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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/696

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sité des états dont sont sortis ceux que la scène a illustrés. Monfleuri, un des plus spirituels acteurs du XVIIe siècle, était un gentilhomme d’Anjou ; la Gaussin était la fille d’une servante et d’un laquais. Les vocations dramatiques, qui sont d’habitude les plus entravées de toutes, sont aussi les plus fougueuses ; elles inspirent un sentiment pénible quand elles font braver les résistances désespérées de la famille ; on suit avec inquiétude le jeune homme qui vient demander aux applaudissemens de la foule l’oubli de la malédiction paternelle ; mais quand les obstacles qui séparent un artiste de la scène sont la misère et l’ignorance, non point la volonté d’un père, il n’y a dans ses efforts qu’un noble spectacle dont on attend avec confiance le dénouement. C’est ce spectacle que nous a donné Mlle Rachel ; elle entra dans la vie comme le peintre des bohémiens, Jacques Callot ; à peine sait-on à quel pays elle appartient. Toutes les fortes études qu’exige l’art théâtral, les méditations sur les poètes, la connaissance de l’histoire, l’analyse des merveilleux effets de la peinture, lui manquèrent également. Le sublime mystère de la vocation s’accomplit tout entier chez elle. Dans la vie du pauvre, si cruellement mesquine, si funeste au développement de la pensée, elle trouva des heures pour les poétiques rêveries de l’enfance. Sans tenir en main le fil conducteur de la lecture, elle sut entrer et marcher dans les labyrinthes infinis du monde de l’imagination. Quand vint le jour où elle rencontra, dans les pages de Racine et de Corneille, Achille, Pyrrhus, Nicomède, ces divins héros de l’histoire et de la poésie, elle les reconnut comme on prétend que l’amour fait reconnaître quelquefois l’être avec lequel on aura un échange de vie. On avait-elle vu ces types immortels ? Je n’en sais rien ; niais il est certain qu’elle les avait vus. Parmi les jugemens erronés qu’on a cherché à répandre dans le public sur Mlle Rachel, il en est un surtout d’une étrange fausseté : c’est celui qui la condamne à n’avoir que le mérite de diction correcte qu’on acquiert à une école de déclamation. Qu’on se reporte à ses débuts, et l’on verra si c’est à un mérite de cette espèce qu’elle dut les applaudissemens enthousiastes qui l’ont accueillie.

Quand Mlle Rachel parut au Théâtre-Francais, elle avait dix-sept ans à peine ; personne alors n’imagina de trouver dans cette enfant les qualités que donne une longue préparation à l’art théâtral. Ce qu’on salua en elle, ce fut au contraire une nature riche de ses seuls trésors. Elle offrait l’assemblage de tous les dons qui constituent une organisation d’artiste, l’aspiration instinctive vers le beau, des emportemens d’ame qui semblent devoir dépasser le but, et qui s’arrêtent toujours cependant aux limites marquées par la puissance mystérieuse du goût. Ce qui lui manquait, c’était la possibilité d’aborder certains rôles de notre répertoire ; force lui était d’attendre que son cœur fût mûr pour les passions qu’elle devait rendre ; c’est ce qu’elle a su faire, c’est ce qu’elle fait encore. Seulement, depuis le jour où, adoptée par la foule, elle a réellement commencé sa carrière dramatique, les inspirations qui naissent de l’étude et celles qu’éveille le triomphe ont hâté puissamment cette maturité.

La poésie de Corneille fut la première qui enflamma l’imagination de