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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/660

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pas estimer la puissance de consommation de la Belgique par le nombre de ses habitans, et que ces quatre millions d’hommes, dans l’ordre des avantages qu’ils nous apportent, représentent au moins 8 millions. Serrons encore l’objection de plus près. La consommation de la Belgique, naturellement limitée à notre égard par l’infériorité relative de sa population, n’est-elle pas déjà en grande partie alimentée par nous ? La France ne fournitelle pas aux Belges tout ce qu’elle peut leur fournir ? La Belgique a un tarif de douanes très modéré qui permet de l’inonder de produits étrangers, et la consommation y a été stimulée ainsi par une concurrence effrénée. La levée des barrières de douanes ne sera-t-elle pas sans effet sur le développement de ses relations avec nous ? La France au contraire, fermée jusqu’ici à peu près hermétiquement aux provenances étrangères, par l’exagération de ses tarifs, est une terre vierge sous ce rapport. Si l’on vient à ouvrir les écluses, le commerce belge ne va-t-il pas s’y précipiter comme un torrent ?

Voilà ce qui se dit et ce qui s’écrit. Que répondre, sinon qu’il est sans exemple que le suppression d’un obstacle quelconque entre deux populations n’ait pas augmenté leurs échanges ? Une voie nouvelle de communication, que l’on crée pour rapprocher deux villes, a bientôt multiplié leurs rapports. Un arrondissement rural, à travers lequel on fait passer une route, voit s’accroître immédiatement la valeur des propriétés. Pourquoi cela, si ce n’est parce que l’on produit davantage quand on a la certitude d’un débouché pour ses produits ? Nous augmentons chaque joua en France le nombre et les besoins des consommateurs, en y développant la richesse ; pourquoi n’augmenterions-nous pas en Belgique les cliens de notre production, en supprimant des tarifs qui élevaient le prix de nos produits ?

On ne conteste pas que l’union commerciale doive accroître en France la demande des produits belges. Or, si les Belges nous vendent davantage, ils achèteront davantage aussi ; ils achèteront, ou d’autres achèteront pour eux[1],

  1. Dans un travail remarquable sur les négociations commerciales entamées par la France en 1841 avec la Belgique, travail que le Journal des Économistes a publié, M. L. Wolowski cite le préambule d’un édit de fleuri II, du 4 février 1557, qui prouve que cette nécessité des échanges entre les peuples était déjà reconnue et proclamée il y a trois siècles. Le voici : « L’on a toujours veu et cogneu par commune expérience que le principal moyen de faire les peuples et sujets des royaumes, pays et provinces, aisez, riches et opulents, a esté et est la liberté du commerce et trafic qu’ils font avec les voisins et les estrangers, auxquels ils vendent, trocquent et eschangent les denrées, marchandises et commoditez, qu’ils leur portent des lieux et pays dont ils sont, pour y en apporter d’autres, qui y défaillent avec or, argent et autres choses utiles, nécessaires et profitables ; dont s’en suit par ce moyen que le prince, le pays et subjets sont ensemble, sont réciproquement accommodez de ce qui leur est nécessaire : autrement il faudroit que les biens et fruicts, croissant ès dits royaumes, pays et provinces, avec les singularitez et manufactures qui s’y font, fussent là mesme usez et consumez par les subjets et habitans d’iceux : auxquels par ce moyen la plupart de leurs dicts fruicts, commoditez et manufactures demeuroient comme inutiles ; et, en ce faisant, le seigneur de la terre, frustré de son attente et espérance de pouvoir profiter de son bien, et les laboureurs et artisans de leur labeur et industrie. »