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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/632

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esthétique, d’un rayon de soleil ou d’une goutte de rosée ? Quant à notre ami Charles Lamb, c’est le plus capricieux de ces êtres indisciplinés. Il n’a, lui, que des gouttes éparses et des rayons brisés.

Il aime les débris, et les petits débris ; il s’attache aux ruines ; un vieux mobilier de pauvres gens l’intéresse, il revoit l’ancienne famille et la force de reparaître. Sous cette couche et ce vernis de l’antiquité, son doigt fait briller les vieux visages. Un paquebot hors de service ; un ancien collège pour les orphelins, maintenant délabré et désert ; la chambre d’un convalescent, moitié lumière et ombre, moitié parfums de douces fleurs et odeur effrayante d’éther, moitié vie et moitié mort ; un vieux rentier qui passe d’un pied lent devant sa boutique d’autrefois, guignant de l’œil son cher comptoir qu’il a vendu à un autre, et ses bienheureux cartons dans lesquels il ne met plus la main ; un groupe d’avocats d’autrefois « confabulant » dans le style de leur temps et ne sachant pas même qu’il y a un temps nouveau ; la vieille porcelaine, entière ou cassée, pourvu qu’elle vienne de Chine ou du Japon, et qu’il y ait là, sur les flancs de la tasse, un petit mandarin ou sa mandarine, appuyés sur quelque brin d’azur suspendu dans le vague, délicieux à voir, incroyables, mythologiques et graves : ce sont là les sujets favoris de Lamb. Il a disserté aussi sur les commis, sur les savetiers, sur les ramoneurs, sur la tristesse des tailleurs, sur le premier avril, sur la veille du jour de l’an, sur les inconvéniens d’être pendu, sur les emprunteurs, sur les prêteurs, sur les proverbes, sur toutes choses, comme Montaigne. Comme lui, jamais il ne tient sa parole. Vous promet-il de la critique, vous lisez un conte ; un conte, voici de la critique. Il annonce quelque récit romanesque, et votre œil attendri cherche vite quelles peuvent être les aventures et les passions d’une héroïne que le titre vous présente d’une manière aussi piquante que celle-ci :

Barbara S***.

Détrompez-vous. Charles Lamb, en place du beau roman désiré par vos larmes qui sont prêtes, vous administrera une histoire morale sur un shilling honnêtement rendu. Il n’est jamais ce que vous attendez ni ce qu’il devait être ; il a tous les défauts : irrégulier comme Shakspeare, divagateur comme Montaigne, brisé comme La Bruyère, fantastique comme Sterne, frappant mille mots nouveaux, comme Rabelais, à son empreinte personnelle, et faisant reluire les vieux mots perdus comme La Bruyère ou Nodier ; bref, condamnable à tous égards, et aujourd’hui même, les admirateurs de la littérature