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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/628

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besoin de sympathie et de commisération était arrivé chez Lamb à l’état de maladie. Il vénérait un pauvre, il estimait un malade ; malade et pauvre, il vous aurait suivi comme un chien sait son maître. Ennemi des pédans, il avait surtout en haine les philanthropes, ces tartufes de la religion nouvelle ; il aurait, je crois, étranglé un moraliste et pendu un négrophile. Il abhorrait les grands discours et regardait les systèmes comme des piéges de vaste dimension tendus à la sottise humaine par l’avidité, la fraude et l’audace. Gai et mélancolique, pardonnant tout aux hommes, excepté le mensonge, souriant toujours, riant souvent, malingre jusqu’à l’excès, buvant un peu trop d’ale avec ses amis, fumant trop, dépensant en calembours les neuf dixièmes de son esprit, en bouquins du XVIe siècle les trois quarts de son petit revenu, cet être romanesque, qui se moquait du roman comme le chevalier Cervantes s’est moqué de la chevalerie, était non-seulement un homme singulier, mais un grand cœur, un homme de génie que les Dickens et les Marryatt peuvent cacher un moment, mais n’éclipseront pas. Déjà il dépasse de toute la tête la plupart des hommes illustres de sa génération et de la nôtre.

Car il a laissé des fragmens qui resteront, dont pas une ligne n’est oiseuse ou inféconde ; leur saveur mûrit, leur charme devient plus puissant à mesure que les mois s’écoulent. Pendant que les beautés éclatantes de Walter Scott et de Byron commencent à pâlir, les pages long-temps négligées et peu nombreuses de Lamb se dorent et resplendissent comme les feuilles quand l’automne vieillit. La pensée, la rêverie, la méditation, l’érudition, l’amour de l’humanité, l’originalité profonde, qui en sont la sève et la force, apparaissent dans toute leur beauté. Le premier engouement en faveur de Byron et de Scott a, rait place à une admiration réfléchie ; à travers les rayons de leur gloire consacrée, on aperçoit ce qui leur manquait ; leur incontestable génie redescend à sa vraie place, et y restera. Charles Lamb va monter à la sienne. Déjà classique, on le nommera bientôt le La Bruyère ou le Michel Montaigne de cette grande génération anglaise.

Depuis le jour où j’entrevis Charles Lamb chez Valpy, jusqu’à ces derniers temps, je me suis plu à l’étudier, non comme un auteur de livres, mais comme un ami : la seule manière dont on puisse l’accepter, si on l’accepte. Ou vous le méprisez, objet de nulle valeur ; ou il devient votre intime, votre livre de chevet. En cela, il ressemble à Montaigne et à Cervantes, comme une miniature ressemble à un tableau ; plus humble, plus voilé sous une apparence bouffonne. Avez-vous l’intelligence sérieuse ? Placez-vous à la tête de toutes