Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/626

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’éditeur du Pamphlétaire, la première des revues qui firent connaître le talent de Charles Lamb. Jeune, ambitieux et actif, je le vois assis et pâle, au milieu de son réseau érudit, de ses cartons grecs, de ses registres hébreux, de ses livres de compte bien tenus et de ses caisses pleines de guinées ; Arachné qui trônait au centre de sa toile. Lui-même était hébreu de naissance, et son nez d’aigle secondaire, crochu comme un point d’interrogation, tranchant comme un canif et pointu comme une aiguille, est resté aussi profondément gravé dans ma mémoire que sa rue tapissée de pourpre sombre, son irréprochable costume noir, sa culotte courte et son cabinet garni de cartons verts débordant de grec. C’était un roi.

Gail, l’abbé grec, lui écrivait des suppliques à genoux. Valpy possède des billets de Boissonade (non des suppliques, mais de fines critiques) ; j’imagine que notre spirituel savant Letronne lui a quelquefois écrit ; il correspondait avec Schweighœuser, Dornundblumenhœuser, Traurigfielschriebhœuser et Heyne. On ne voit de ces personnages qu’en Angleterre. Il vit encore dans quelque retraite de gentilhomme, ce merveilleux mélange d’Israël et de Londres, du commerce et du comme il faut, de l’érudition et de la banque, le tout fondu et composant l’acier le plus souple, le plus froid et le plus poli que l’on puisse imaginer. Valpy daigna imprimer mes juvéniles essais ; la chattière de son cabinet noir me laissa entrevoir pour la première fois la perspective baroque du monde littéraire. Modestes campagnes faites sous ce drapeau grec ! humble préface ! premier ébahissement en face du type qui reproduisait mes pattes de mouche ! commentaires sur le Pro Ligario, notes sur Thucydide, collations de manuscrits et de textes, lettres de Maittaire mises en ordre par moi-même (Epistolœ Mattarii), essais honnêtes et classiques, j’aime votre souvenir.

J’étais donc chez James Valpy, un soir de juin 1818, dans son cabinet, où il fallait allumer de la bougie à midi et du feu en juin, lorsqu’un petit et vieux bonhomme noir y entra ; on ne voyait de lui qu’une tête, puis de larges épaules, puis un torse délicat, et enfin deux jambes fantastiquement déliées et presque inapercevables. Il avait un parapluie vert sous le bras et un très vieux chapeau sur les yeux.

L’esprit, la douceur, la mélancolie et la gaieté jaillissaient par torrens de cette physionomie extraordinaire. Dès que vous l’aviez vue, vous ne regardiez plus ce corps ridicule ; il vous semblait que quelque chose de purement intellectuel était devant vous, dépassant