Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/610

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
606
REVUE DES DEUX MONDES.

habilement de le leur faire agréer pour chef, un homme qui comprît toute la pensée royale et sût en même temps inspirer confiance à ces hardis bandits. Si le bon trouvère dont le poème est arrivé jusqu’à nous a rendu un compte fidèle de l’entrevue de Du Guesclin et des routiers au camp de Châlons, lorsqu’il arriva pour leur offrir deux cent mille francs au nom du roi de France, avec la perspective d’une belle fortune à faire en Espagne ; si le discours qu’il prête au chevalier breton, dans cette immense orgie de quarante mille hommes, a été vraiment tenu par Du Guesclin, ce discours monumental suffirait assurément pour le classer parmi les orateurs les plus consommés

Seigneurs, leur dit Bertam, veilliez-moi écouter ;
Pourquoi je sui venus je vous veil récorder.
Si vien de par le roi qui France doit garder,
Qui voldroit volentiers pour son pueple sauver
Faire tant devers voux, je vous le di au cler,
Qu’avec moi venissiez où je voldroie aler,
En bonne compagnie vous voldroie porter.
Car j’ai grant volenté de Sarrasins gréver
Avec le roi de Chippre, que Dieux veille garder,
Ou aler en Espeigne largement profiter,
Car li païs est bon pour vitaille mener
Et si a de bons vins, qui sont friands et clers.
Et se ne me volez ce fait-ci accorder,
En Avignon irons, où je sai bien aller,
Et absolucion vous irai impétrer
De trestous vos péchés de tuer et embler,
Et puis irons ensamble no voiage achever.
Nous porrions bien de vrai en nous considérer
Que fait avons assez pour nos âmes dampner.
Pour moi le dis, seigneurs, je le sai bien au cler,
Je ne fis onques bien dont il me doit peser :
Et si j’ai fait des maux, bien vous poez compter
D’estre mes compagnons, encore de passer
D’avoir fait pis de moi bien vous poez vanter.
….. Faisons à Dieu honneur et le diable laissons.
A la vie visons comment usé l’avons :
Efforcées les dames et arses les maisons,
Hommes, enfans occis et tous mis à rançons ;
Comment mangié avons vaches, buefs et moutons,
Comment pillé avons oies, poucins, chapons,
Et béu les bons vins, fait les occisions,