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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/49

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Aussi, voyant au haut d’une maison une fenêtre tapissée de capucines en fleurs qu’arrosait une petite couturière à la mine éveillée, elle se rappela sans doute quelques chansons que fredonnait défunt Bressier, et elle se dit : — Ah ! c’est dans les mansardes, c’est au sein de la pauvreté qu’existe le véritable amour. — Elle entra dans la mansarde et assista à la toilette de la jolie fille qui attendait son amant pour aller passer à la campagne le reste de la journée. Elle mettait une robe rose avec une ceinture bleue, elle s’enlaidissait de tout ce qu’elle possédait de rubans, de tulle, de bijoux faux, ainsi que ne manquent jamais de le faire toutes ces pauvres filles quand elles veulent se faire belles le dimanche ; elle tourmentait péniblement, en tirebouchons de mauvaise grâce, des cheveux bruns si beaux toute la semaine quand elle les lissait en bandeau sur son front.

L’amant ne tarda pas d’arriver : c’était un honnête ouvrier, brave et beau garçon les jours de travail, fort, alerte, aisé dans ses mouvemens avec sa veste de velours bleu et sa casquette ; mais le dimanche c’était une autre affaire, il avait une longue redingote bleue qui lui tombait jusqu’aux talons, un pantalon de nankin, des gants verts, un chapeau placé sur le côté qu’il ne quittait jamais, les cheveux tournés en accroche-cœur sur les tempes, un cachet de montre en cornaline sur le ventre. Dans la semaine, avec ses habits de travail, il était gai et sans façon, disant ce qu’il pensait avec les premiers mots qui lui venaient ; mais le dimanche, il parlait lentement et faisait entre les mots d’inimaginables liaisons invariablement en s, j’ai z’été, j’ai zarrivé, tandis que les jours de travail, ou il n’en faisait pas, ou il les faisait simplement en t, et disait tout bonnement j’ai t’été, j’ai t’arrivé.

Il embrassa Rosalie, mais l’ame de feu Bressier, qui attendait dans un imperceptible duvet aux coins de la bouche de la jolie fille, fut presque asphyxiée par une odeur combinée d’ail, de mauvais tabac et d’eau-de-vie ; elle s’échappa tandis que la pauvre Rosalie recevait tranquillement cette caresse sans s’inquiéter le moins du monde d’une odeur qu’elle croyait appartenir à l’homme en général.

L’ame de Bressier retourna voir un peu ce que faisait ou plutôt ce que ne faisait pas Paul Seeburg. Il recopiait pour la huitième fois sa lettre à Cornélie. Cette fois il n’y avait pas moyen de faire autrement ; depuis plusieurs jours, il la gardait dans sa poche sans oser la donner, et elle était usée et coupée sur tous les plis.

L’ame comprit qu’elle pouvait encore s’absenter, sauf à revenir si elle ne trouvait pas mieux.