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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/461

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XLII.

Toutes ces épreuves avaient pris un temps plus long que nous n’avons pu le dire, à cause du soin que nous avons eu de supprimer autant que possible le récit des choses insignifiantes qu’eut à subir l’ame de feu Bressier dans les diverses épreuves qu’elle tenta pour trouver des gens dont elle voulût bien naître. La vie réelle ressemble à un champ labouré, qu’on parcourrait en travers des sillons ; on fait un pas sur l’élévation du sillon, et un pas dans le creux qui est entre deux. Le récit, au contraire, vous fait marcher seulement sur les aspérités, en supprimant le pas intermédiaire.

Toujours est-il que le 2 de mai arriva, que l’ame de feu Bressier ressentit, comme une année auparavant, les douces exhalaisons du printemps, et que, précisément au moment où finissait le temps pendant lequel elle pouvait reprendre un corps, au moment où elle atteignait l’époque où elle était, d’après les lois immuables de la nature, obligée d’aller se purifier et se confondre dans l’océan de vie et de lumière, à ce moment, dis-je, dans cet air imprégné de parfums, de jeunesse, d’amour, jamais elle n’avait autant désiré vivre, jamais elle n’avait eu tant à demander à la vie, jamais elle n’avait eu tant de croyances et de désirs.

Elle vit avec effroi qu’il ne lui restait plus que quelques heures pour faire un choix, pour recevoir une nouvelle vie entre des lèvres amoureuses ou remonter au ciel et s’abîmer dans le soleil. Alors elle voltigeait dans l’atmosphère épaissie d’une grande ville. Elle avait vu, de haut, les fenêtres des maisons s’allumer successivement, comme des constellations terrestres, puis elle les vit s’éteindre une à une, comme les étoiles s’éteignent aux premières lueurs du jour. La ville se plongeait dans le sommeil et le mystère. L’ame de feu Bressier songea que c’était la dernière nuit qu’elle eut à passer sur la terre. Elle songea aussi que cette grande ville était pleine d’amans et d’amours ; dans chacune de ces chambres dont la fenêtre s’éteignait, on s’aimait et on se le disait à l’ombre de la nuit et du mystère, et, haletante, désespérée, voyant avec terreur chaque seconde passer, elle se mit à courir de maison en maison, de chambre en chambre, écoutant tous les soupirs, entr’ouvrant tous les rideaux.

Ici une femme riche se vendait à un mari plus riche encore, qu’elle n’aimait pas, mais qui lui donnait des chevaux et une voiture.