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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/460

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trouvé un moyen encore, que c’était de jeter dans la rivière une émeraude d’une rare beauté qui composait à elle seule toutes les pierreries de la couronne de Microbourg, et de la réclamer au prince Céderic, étant persuadé qu’il serait encore plus difficile d’en trouver une semblable que de retrouver la même.

En disant ces paroles, il montra l’émeraude à la princesse, qui ne put s’empêcher de dire que ce serait dommage.

— Et que me font les pierreries, que me fait la puissance, à quoi me sert la vie, si je dois vous perdre ? s’écria l’amoureux Ernest. Qui me délivrera de mes chaînes quand j’aurai brisé les vôtres ? ajouta-t-il.

J’ai lieu de croire qu’il avait trouvé cette phrase sur une devise de bonbon. Néanmoins cela toucha la princesse. Il y a un certain nombre de sottes phrases que dédaignent les gens trop délicats et qui rapportent gros aux imbéciles.

La princesse déplora beaucoup sa captivité, et lui dit que, puisqu’il l’aimait si fort, il devait lui en donner une preuve irrécusable en la rendant au prince son époux.

La conversation se prolongea fort ; je me contenterai de vous en dire le résultat. Ce fut que le duc finit par déclarer positivement à Mme Frédérique qu’il n’y avait qu’elle seule qui pût payer sa rançon. Mme Frédérique jette les hauts cris ; mais, comme le duc lui plaisait, elle finit par profiter de ce qu’il employait une violence morale qui lui permettait de se dire à elle-même qu’elle n’avait cédé qu’à la force. C’était d’ailleurs le seul moyen de retourner à Nihilbourg se livrer derechef à l’exercice habituel de toutes les vertus conjugales ; en bon raisonnement, ne valait-il pas mieux le suspendre un moment que d’y renoncer à tout jamais ?

L’émeraude resta entre les mains de la princesse. Elle est encore aujourd’hui conservée précieusement dans le trésor des princes à Nihilbourg. Je suis fâché d’avoir à leur dire qu’elle est fausse.

Le prince Céderic CXXVII fit à sa femme de nombreuses questions auxquelles elle répondit de la manière la plus satisfaisante, mais néanmoins il fut guéri à jamais de l’amour des conquêtes, et la fin de son règne fut complètement pacifique. Pour l’ame de feu Bressier, elle s’était envolée au moment où la princesse, cédant à la nécessité, faisait une variante à la phrase de Brennus, et disait à demi-voix en soupirant : — Bonheur aux vaincues ; — soit que l’ame ne voulût pas naître d’un adultère, soit qu’elle ait redouté d’habiter un corps qui héritât, comme cela est fréquent, des cheveux du duc Ernest, lesquels cheveux étaient couleur capucine.