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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/442

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Et il tombe affaissé dans un fauteuil et se recouvre le visage de ses deux mains.

— Qu’allons-nous devenir alors, Raoul ? dit la femme.

— Je n’en sais rien, je voudrais être mort.

Pauline. — Et me laisser, m’abandonner lâchement en proie à la misère et à la honte !

Raoul. — Pardon, pardon, Pauline ; mais c’est pour toi que je souffre, pour toi que je voudrais voir si heureuse, pour toi que je voudrais entourer de luxe ! Que faire ? que devenir ?

Pauline. — Je n’en sais rien. Le propriétaire de la maison a fait saisir aujourd’hui nos meubles pour les trois termes de loyer échus. J’ai mis mes derniers bijoux en gage. La seule servante que j’aie gardée s’aperçoit de notre gêne et est insolente. Aucun fournisseur ne veut plus donner à crédit.

Raoul. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

Pauline. — J’ai soupé avec un petit pain et de l’eau sucrée. Je n’ose plus sortir, je crains de rencontrer, dans le misérable équipage où je suis, quelqu’une de mes anciennes connaissances. Est-ce là ce que vous m’aviez promis, quand vous m’avez arrachée à ma famille, quand vous m’avez perdue ?

Raoul. — Hélas ! Pauline, j’étais loin de le prévoir moi-même ! J’avais une fortune suffisante, mais nous avons fait tant de folies depuis trois ans ! et puis j’ai voulu jouer pour réparer les brèches, et j’ai perdu, toujours perdu !… Ce soir encore… dans cette maison où on m’a présenté… un coup qui n’arrive jamais : quinze rouges de suite ! J’ai tout perdu ! tout, jusqu’à mon dernier sou !

Pauline. — Nous n’avons plus de ressources, et d’ailleurs je ne me résignerai pas à vivre dans la pauvreté.

Raoul. — Ah ! si j’avais seulement le quart de ce que nous avons dépensé et perdu depuis trois ans !

Pauline. — Ce serait joli ! Écoutez, Raoul : il ne faut pas vivre, ou il faut vivre riche. Il y a un moyen, je vous l’ai dit, et vous n’osez pas l’employer.

Raoul. — Ah ! Pauline, taisez-vous.

Pauline. — Avez-vous une autre ressource ?

Raoul. — Mais, ce que vous voulez que je fasse, c’est un crime ! c’est une infamie !

Pauline. — Et croyez-vous donc que ce ne soit pas un crime et une infamie de laisser périr de faim, de misère et de désespoir, une pauvre femme qui vous a tout sacrifié ?