Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/436

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.




XXXVII.

— Pst, Édouard !

— Qu’est-ce, Léopold ? Léopold. — As-tu trois francs ?

Édouard. — Non, et toi ?

Léopold. — Imbécile ! pourquoi est-ce que je te demanderais si tu les as ?

Édouard. — Pour me les offrir si je ne les avais pas.

Léopold. — Au contraire, c’était pour te les emprunter.

Édouard. — Je ne les ai pas. J’avais cent sous : trois francs de gants, et le reste au fiacre qui m’a amené.

Léopold. — Diable !

Édouard. — Que veux-tu faire de trois francs ? Veux-tu jouer, malheureux ! veux-tu risquer ton or sur le tapis vert des tables de jeu ?

Léopold. — Ne plaisante pas. Voilà ce qui m’arrive : tu sais bien cette grande femme blonde qui est près du piano ?

Édouard. — Mme Lagache ?

Léopold. — Oui. Tu sais depuis combien de temps je lui fais la cour.

Édouard. — Je sais aussi combien d’élégies, de madrigaux, de bouquets tu as commis à son intention.

Léopold. — Ne plaisante pas. Tu sais que son mari n’a jamais voulu, malgré toutes mes ruses, toutes mes bassesses, me laisser entrer dans sa maison.

Édouard. — Tiens, à propos, où est-il donc le mari ? je ne le vois pas ce soir.

Léopold. — Il n’y est pas. Je ne t’ai pas caché, à toi, que Mme Lagache répond à mon amour.

Édouard. — Parbleu non, tu ne me l’as pas caché, ni à Frédéric non plus, ni à Jules non plus, ni à Eugène non plus, ni à personne.

Léopold. — Tu sais…

Édouard. — Mon bon ami, nous avons l’air de faire une exposition de tragédie ; le héros dit à son confident : Tu sais, et lui récite trois cents vers. Il serait bien plus amusant pour le confident d’entendre la moindre babiole qu’il ne sût pas ; il y a assez long-temps que cela dure ; je veux donner aux confidens à venir l’exemple de la révolte contre cet abus.