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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/422

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fait ; cette émotion s’en augmentait d’autant plus, et je me troublais. Quand il me quittait, je sentais comme un grand délabrement de cœur.

« Le temps de l’aveuglement ne tarda pas à se passer ; je commençai à avoir peur de moi-même et à voir que je l’aimais. Je passais, presque sans m’en apercevoir, des journées entières près de ma fenêtre, parce que de là je pouvais le voir sans en être remarquée.

« Un jour qu’il était chez moi, nous regardions son jardin ; ma mère lui montra une rose qu’elle trouvait belle ; j’en désignai une autre que je préférais ; il me dit : — C’est ma filleule ; le jardinier, qui l’a eue de graines, lui a donné mon nom.

« J’aurais voulu répondre quelque chose, n’importe quoi… tant je me sentais embarrassée de la pensée qui occupait mon esprit, et qui sans doute devait se laisser voir dans mon regard, et peut-être dans mon silence. Cela me fut impossible ; j’avais les yeux attachés sur la fleur, et je me disais : — J’avais bien raison de l’aimer plus que les autres.

« Le lendemain, je le vis qui cueillait ses plus belles fleurs ; j’étais à la fenêtre avec ma mère ; elle me dit en riant : — tu serais contente, si c’était pour toi ?

— Quelle idée ! dis-je ; pourquoi veux-tu que M. Fernand m’envoie des fleurs ?

« En même temps mon cœur battit, et je me sentis rougir comme si ma mère m’eut jugée et condamnée. Pauvre mère ! elle ne pensait que deux choses : c’est que j’aime les fleurs et que celles de Fernand sont fort belles.

« Puis il me vint au cœur un désir inconnu : ces fleurs, si elles étaient pour moi ! pensai-je ; et si elles ne sont pas pour moi, elles sont pour une autre. Je suivais sa main, je me demandais dans une anxiété douloureuse s’il cueillerait la rose que j’avais remarquée, lorsque je la lui vis couper : c’était la seule qui fût sur le rosier ; il me sembla qu’il prenait quelque chose qui m’appartenait, quelque chose qu’il m’avait donné.

« Quelques minutes après, on me remit le bouquet. Il l’avait apporté lui-même. Je le pris comme un trésor, je le plaçai en aussi bon lieu et aussi grand honneur qu’il me fut possible. Jamais je n’avais reçu un présent qui me fût aussi cher, aussi précieux.

« Il m’en envoya quelques autres fois ; mais un jour, je m’avisai de lui reprocher qu’il eût donné des fleurs à une jeune fille qui demeurait près de nous. Je voulais plaisanter, mais je mis dans mes