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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/415

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la raillerie, cette raillerie vive, prompte et sûre, que la comédie jouée devant nous par toutes les vanités qu’ont mises en jeu nos débats politiques a éveillée chez presque tous les esprits. Cette arme a fait à M. de Balzac des blessures auxquelles il succombe aujourd’hui elle l’a attaqué dans sa pensée tour à tour mystique, pédantesque et graveleuse ; elle l’a attaqué dans son style obscur, précieux, diffus, chargé d’expressions scientifiques et de mots forgés. Aussi M. de Balzac se plaint-il avec amertume des progrès que l’esprit railleur a faits dans les masses. Il faut laisser ces plaintes à ceux qui ont, comme lui, leurs raisons pour les faire. Où en serions-nous, à une époque où des novateurs se sont efforcés de détruire tous les principes, même les principes du langage, si les spectateurs de ces dangereux efforts n’avaient pas eu pour les arrêter un sourire mille fois plus puissant que la menace et le courroux ? La raillerie est la sauvegarde de notre société, telle que l’a faite la douceur croissante des mœurs ; c’est un glaive invisible qui vaut souvent mieux que la grande épée qu’on place auprès du livre de la loi. Le bon sens guidé par la raillerie a fait autrefois la gloire de Molière ; aujourd’hui le bon sens se trouve plutôt dans le public que parmi les écrivains ; espérons pourtant qu’il n’a point abandonné notre littérature, et qu’il nous fera oublier un jour tant de phrases pesantes, boursoufflées, ténébreuses, par quelques pages écrites avec cet attrait de vivacité, de clarté et de grace, qui distingue l’esprit sain et agile qu’on a nommé l’esprit français.


G. DE MOLÈNES.