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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/410

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romanesques, parce qu’on craignait le regard languissant et désenchanté qu’ils promenaient autour d’eux, après avoir vu s’évanouir les jardins magiques où ils avaient été transportés un instant ; ce n’est pas une crainte de cette espèce qui pourrait faire interdire la lecture d’Un grand Homme de province à Paris : il est un autre motif qui doit éloigner d’un semblable ouvrage, c’est qu’on est, après l’avoir fini, comme un homme qui sort au matin d’un lieu de débauche où il vient de passer la nuit. On s’est tellement pénétré de l’épaisse et brûlante atmosphère au milieu de laquelle on vient de vivre, que l’air et le jour vous font mal. Votre sang échauffé et votre cerveau appesanti ne sont plus propres à recevoir la vie salutaire qui circule dans la nature. Le ciel vous oppresse au lieu de vous réjouir.

Il est réellement impossible de résumer toutes les inquiètes ambitions qui ont tourmenté M. de Balzac. Il n’est point de grand homme dont il n’ait envié la gloire, point d’entreprise qu’il n’ait faite pour atteindre à je ne sais quelle chimérique domination. Ainsi, dans l’année où parut, je crois, Un grand Homme de province à Paris, en 1839, il y eut, à une cour d’assises de petite ville, un procès criminel dont le public s’occupa avec cette curiosité naïvement passionnée que ces sortes d’affaires éveillent dans toutes les classes de la société. Qu’imagina M. de Balzac ? Il voulut attacher son nom, comme le défenseur de Calas, à une cause célèbre, et il fit imprimer un plaidoyer à obscurcir l’innocence la plus évidente, tant il était effroyablement diffus. Heureusement pour l’auteur de Vautrin, qu’il put calmer sa conscience par le raisonnement renfermé dans cette phrase que se répète plus d’un médecin en revenant de voir mourir un de ses malades : « Rien ne pouvait aggraver son état, car il était condamné d’avance. » Son homme mourut entre ses mains en se justifiant à peine du crime dont on voulait à toute force le disculper. Si j’ai rappelé ce souvenir où sont déplorablement mêlés le grotesque et le lugubre, c’est pour montrer dans quelles fausses voies l’ambition peut pousser les hommes les plus spirituels quand elle n’est dirigée ni par les prudens conseils du tact, ni par les promptes et sûres inspirations du génie. Si cependant M. de Balzac n’avait fait que céder à un amour désespéré de la gloire, peut-être n’eût-il point gaspillé aussi promptement tous les trésors de son esprit. Malheureusement, à ce mobile s’en joignait un autre qui hâta encore la ruine de son talent.

Dieu nous préserve de chercher jamais dans la vie des écrivains autre chose que ce qu’ils veulent eux-mêmes nous montrer ! Qu’un