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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/407

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de l’auteur de Jocelyn et de la Chute d’un Ange. S’il s’obstine à mêler aux vagues et mystiques inspirations de la poésie moderne ses joyeuses réminiscences du vieux temps, on ne peut deviner quels monstres difformes sortiront de ce bizarre accouplement de pensées. Qu’il se défie encore plus cependant de l’orgueil que de la poésie de son siècle. Rien ne convient moins à son talent, fait pour scruter les mystères de la vie intime, que les grandes questions de la vie sociale. Il n’y a que deux espèces d’armes dont puissent se servir ceux qui veulent prendre part aux luttes que soulèvent ces questions : c’est la phrase inspirée et prophétique de l’Essai sur l’Indifférence, ou la phrase courte, familière et incisive du Simple discours sur Chambord. M. de Balzac peut-il jamais se flatter d’avoir en son pouvoir ces armes-là ? Son style, qui, après tant de laborieux efforts, n’a pas encore atteint la correction, finira peut-être par suffire aux besoins du roman ; mais est-il permis d’imaginer qu’il puisse jamais répondre aux exigences du pamphlet ? M. de Balzac est un peintre d’intérieurs et de portraits ; qu’il étudie le jeu des physionomies, les effets d’ombre et de lumière dans les chambres, et qu’il laisse reproduire à d’autres les champs où se heurtent les masses humaines. -Je pense que ces lignes auraient à peu près rendu le jugement qu’on portait sur M. de Balzac en 1834, et signalé les écueils qu’il lui était alors si facile d’éviter : voyous maintenant, à partir de cette époque, quelle carrière il a parcourue.

En décembre 1835, M. de Balzac publia le Livre Mystique. J’avoue que le mysticisme m’a toujours inspiré un invincible éloignement. L’esprit sainement religieux du XVIIe siècle le condamna à rester enfermé dans une coterie. Il inspira de mauvais vers à Mme Guyon, et il eût gâté Fénelon lui-même, si l’archevêque de Cambrai n’eût pas eu continuellement recours à la forte nourriture des lettres antiques. Au XVIIIe siècle, il commença par les ténébreuses rêveries de Saint-Martin et finit par les extravagances de Cazotte. Au commencement du siècle actuel, il se manifesta sous des apparences ambitieuses et théâtrales chez Mme de Krudner. Séparé de la religion, qui le croit dangereux, et de la philosophie, qui le trouve ridicule, il tient, comme la sorcellerie, de la folie et du charlatanisme. Maintenant, qu’il y ait dans le demi-jour de quelques élégans oratoires des ames romanesques et délicates de femmes auxquelles le mysticisme prête une sorte de grace maladive, c’est ce que je ne sais point ; mais ce qui est certain, c’est que cette maladie éthérée ne convenait pas plus au robuste tempérament de M. de Balzac que les attaques de nerfs ou