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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/405

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Eugénie Grandet. C’est dans ce livre que se révéla le côté original de son talent. On découvrit qu’il y avait en France un peintre qui pouvait rivaliser avec les vieux peintres de la Flandre. Si le style d’Eugénie Grandet était en rapport avec la science prodigieuse d’observation qui est déployée dans cette œuvre, nous aurions un roman qui égalerait le Vicaire de Wakefield. Il est un merveilleux tableau où Van Ostade nous représente toute une famille bourgeoise, une dynastie de bourgmestres dont les hommes mourront l’aune en main, et dont les femmes auront vécu sans avoir jamais livré à d’autres regards que ceux de leurs époux leurs charmes ensevelis sous les plis immobiles de leurs robes brunes : quelques pages d’Eugénie Grandet, où sont décrites les réunions d’une famille de province, nous rendent la savante couleur du maître flamand. Comme Eugénie Grandet a été rappelée sans cesse à M. de Balzac à l’occasion de ses écarts, l’auteur du Père Goriot s’est presque pris de mauvaise humeur contre ce succès, sous lequel il prétend qu’on veut étouffer tous ses succès postérieurs. En admettant qu’une critique injuste et malveillante ait réellement fait cet abus d’Eugénie Grandet pour soutenir contre M. de Balzac une guerre déloyale, cette tactique n’en prouverait que mieux la popularité du roman qui l’a produite ; Albert Savarus on Ursule Mirouët n’en feront jamais naître une semblable. Le Médecin de Campagne fut la première révélation des ambitieuses manies de M. de Balzac ; c’est un livre où l’action est presque nulle et où les dissertations sociales reviennent à chaque page. On peut excuser de pareilles œuvres quand elles viennent d’une plume comme celle de Voltaire ou comme celle de Jean-Jacques. A force d’esprit ou à force d’éloquence, on fait passer les plus vaines théories. Mais il y a dans le Médecin de Campagne un certain personnage appelé Benassis, qui se permet une profession de foi aussi longue que celle du vicaire savoyard, dans le style de la Peau de Chagrin, et bien d’autres personnages dont je ne sais plus les noms, qui, toujours dans le même style, conversent entre eux aussi long-temps que le géomètre et l’homme aux cinquante écus. Quelques épisodes intéressans, quelques peintures exactes ne font point pardonner à ces gens-là leurs interminables discours.

Le Médecin de Campagne mérite le plus sérieux reproche qu’un roman puisse encourir : il est ennuyeux. Toutefois cet ouvrage, où l’on ne peut méconnaître des traces de soin, ne nuisit point à M. de Balzac ; et d’ailleurs, s’il eût causé des impressions fâcheuses, ces impressions auraient été dissipées par la Recherche de l’absolu, dont