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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/399

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sociales, puis le drame pourra être sifflé, le roman pourra demeurer enseveli dans la boutique du libraire : on n’en sera pas moins convaincu de sa mission réformatrice ; on attendra le moment du triomphe en protestant contre ses juges du jour. Il n’est point de natures, même parmi celles que Dieu lui-même a trempées pour les luttes du génie, qu’un semblable esprit d’orgueil ne puisse parvenir à fausser ; que deviendront donc les natures molles et fragiles quand elles se laisseront assaillir par les conseils de cette extravagante ambition ? C’est dans la classe d’écrivains qui nous occupe aujourd’hui que les suggestions de la vanité ont fait le plus de ravages. Si Goldsmith avait voulu que son Vicaire de Wakefield servit à résoudre un problème social, si l’abbé Prévost avait prétendu que sa Manon Lescaut démontrât une vérité politique, certes nous aurions eu des œuvres informes a la place de ces délicieux romans. Eh bien ! parmi ceux qui pourraient, à présent, nous dire quelques-unes de ces histoires du cœur dont le plus grand charme doit être la candeur avec laquelle on les raconte, n’en est-il pas qui gâtent comme à plaisir leurs conceptions les plus gracieuses par de nébuleuses théories renfermées dans d’insupportables dissertations ?

Il existe encore chez les romanciers actuels une autre plaie que la vanité : c’est la soif insatiable du lucre. Les hommes qui donnent leur cachet à toute une littérature n’exercent pas seulement de l’influence par leur génie, ils en exercent aussi par la manière dont ils comprennent l’existence et l’accommodent aux caprices de leurs pensées. A combien de disciples obscurs de Jean-Jacques les Rêveries d’un promeneur solitaire et quelques pages des Confessions n’auront-elles point fait paraître faciles et doux les voyages à pied avec leurs déjeuners dans les fermes et leurs heures de repos au pied des arbres ! Plus d’un poète de la fin du XVIIIe siècle a dû faire avec bonheur un frugal repas en songeant au passage éloquent où Jean-Jacques maudit la cuisine des châteaux et vante avec une chaleureuse énergie l’omelette de la ménagère. Lord Byron a rendu bien pâle le charme des excursions pédestres ; il a fait monter la Muse à cheval. Coursiers arabes aux longues crinières, belles armes, coupes de cristal pleines d’un vin doré, voilà ce qu’il présente à l’imagination des poètes de notre époque. Cette vie superbe et voluptueuse, où les jouissances du luxe se confondent avec celles de la poésie, ces nuits splendides dans les palais de Venise, ces courses équestres sur les bords du lac de Genève, ces fastueux pèlerinages en Orient, toutes ces choses enfin qui rehaussent avec tant d’éclat la, gloire du chantre de Childe-Harold,