Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/397

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sont doués dans d’étranges écarts ? Tant qu’on n’a pas reçu les sévères leçons du blâme et la leçon plus sévère encore de l’indifférence, il est permis de croire à l’infini de son talent et de sa renommée. Comment en vouloir à ce jeune homme au regard ardent et candide qui, une prédiction de maîtresse ou d’ami au fond du cœur, rêve la gloire de Goethe ou de Byron ? Pour tous ceux qui méritent le nom d’artiste, depuis les plus humbles jusqu’aux plus grands, il est une époque d’orageuses incertitudes, où, à chaque impulsion de son ame, l’on donne des solutions nouvelles et contradictoires au problème de sa destinée. Parce qu’il faut savoir comprendre et excuser ceux qui s’aventurent dans de fausses routes à ces jours de dangereuses espérances et de dangereuses tristesses, doit-on aussi de l’indulgence aux hommes qui, plus tard, dans la maturité de leur âge, cherchent à tromper sur l’étendue de leur esprit le public et leur conscience ? Non, certainement. Il vient un instant où une lumière, quelquefois cruelle, mais certaine, succède pour l’artiste aux lueurs changeantes qui le troublaient. Il voit le chemin qui lui est interdit et le chemin qu’il peut suivre. Si la route permise est celle qu’arpenta l’abbé Prévost, et la route interdite celle que parcourut Voltaire, il n’est pas impossible que son orgueil se révolte ; alors il entreprend contre son destin une partie qu’il doit perdre infailliblement, et dont son talent est l’enjeu.

En ouvrant par ses batailles des voies nouvelles et triomphantes à l’enthousiasme, la république mit un terme aux ovations effrénées des gens de lettres. La voix du canon, qui grondait sur toutes nos frontières, étouffa le bruit des dernières acclamations poussées autour des bustes de Voltaire et de Rousseau. Ce n’était point l’empire qui pouvait rendre à la littérature son prestige évanoui. Hors le cénacle fugitif où Mme de Staël rassemblait tantôt sous les ombrages de Coppet, tantôt sous les lambris des salons de Vienne, quelques penseurs proscrits et menacés comme elle, il n’y avait point alors d’asile où l’esprit osât revendiquer sa royauté. Nul salon ne rappelait celui de Mme Geoffrin ou de Mme du Deffand. Votre nom écrit dans le Moniteur, au milieu de tous ces noms obscurs et sacrés que fait rayonner une victoire, vous donnait plus d’éclat que les cinq actes d’une tragédie jouée par les comédiens de l’empereur. Les yeux des femmes vous disaient de vous battre et non pas de faire des vers. Quand revinrent les années de paix, le monde militaire disparut à son tour, tandis que le monde littéraire sortait de l’oubli. De l’autre côté de la Manche, dans ce pays qui, à la fin du siècle dernier, nous