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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/364

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dans ce genre ; l’on a peine à croire que l’on soit dans une rue réelle, entre des maisons habitées par des êtres possibles. Les balcons, les grilles, les frises, rien n’est droit, tout se tortille, se contourne, s’épanouit en fleurons, en volutes, en chicorées. Vous ne trouverez pas une superficie d’un pouce carré qui ne soit guillochée, festonnée, brodée, dorée ou peinte ; cela dépasse tout ce que le genre, désigné chez nous sous le nom de rococo, a laissé de plus rocailleux et de plus désordonné, avec une épaisseur et un entassement de luxe que le bon goût français, même aux pires époques, a toujours su éviter. Ce pompadour-hollando-chinois amuse et surprend en Andalousie. Les maisons ordinaires sont crépies à la chaux, d’une blancheur éblouissante qui se détache merveilleusement sur l’azur foncé du ciel, et nous firent songer à l’Afrique par leurs toits plats, leurs petites fenêtres et leurs miradores, idée que nous rappelait suffisamment une chaleur de trente-sept degrés Réaumur, température habituelle du lieu dans les étés frais. Ecija est surnommée la poêle de l’Andalousie, et jamais surnom ne fut mieux mérité : située dans un bas-fond, elle est entourée de collines sablonneuses qui l’abritent du vent et lui renvoient les rayons du soleil comme des miroirs concentriques. L’on y vit à l’état de friture : ce qui ne nous empêcha pas de la parcourir vaillamment en tous sens en attendant notre déjeuner. La Plaza-Mayor présente un coup d’œil fort original avec ses maisons à piliers, ses rangées de fenêtres, ses arcades et ses balcons en saillie.

Notre parador était assez confortable, et l’on nous y servit un repas presque humain que nous savourâmes avec une sensualité bien permise après tant de privations. Une longue sieste, dans une grande chambre bien close, bien obscure, bien arrosée, acheva de nous reposer, et quand, vers trois heures, nous remontâmes dans la galère, nous avions la mine sereine et tout-à-fait résignée.

La route d’Ecija à la Carlotta, où nous devions coucher, traverse pays peu intéressant, d’un aspect aride et poussiéreux, ou du moins que la saison faisait paraître tel, et qui n’a pas laissé grande trace dans notre souvenir. De distance en distance apparaissaient quelques plants d’oliviers et quelques touffes de chênes verts, et les aloès montraient leur feuillage bleuâtre d’un effet toujours si caractéristique. La chienne de l’employé des mines (car nous avions des quadrupèdes dans notre ménagerie, sans compter les enfans) fit lever quelques perdrix dont deux ou trois furent abattues par mon compagnon de voyage. Voilà l’incident le plus remarquable de cette étape.