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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/312

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persécuté en Portugal pour avoir servi l’Espagne ; il fut accusé d’un meurtre, et enfermé dans la vieille tour de Lisbonne, où il resta douze ans. C’est pendant cette longue captivité qu’il acheva son histoire. Relâché faute de preuves, il fut exilé au Brésil, on ne sait trop pourquoi, et ne revint à Lisbonne que pour y mourir, en 1667.

L’histoire de Melo ne parut pas d’abord sous son nom. Il prit le nom de Clemente Libertino, Clément l’Affranchi, parce qu’il était né le jour de saint Clément et qu’il se considérait sans doute comme un ancien esclave de l’Espagne affranchi par l’émancipation du Portugal. De plus, il dédia son livre au pape Innocent X, sous prétexte que le pape était le juge suprême entre un roi et une rébellion. Ces diverses précautions décèlent un véritable embarras et une sorte de honte ; évidemment Melo avait quelque peine à s’avouer l’auteur d’une œuvre écrite dans une autre langue que la sienne, et dont le sujet lui avait été donné par une nation étrangère et ennemie. Il est heureux qu’il n’ait pas complètement cédé à ces scrupules et qu’il n’ait pas supprimé son histoire ; l’Espagne y aurait perdu un des plus beaux monumens de sa littérature, et le genre historique un de ses chefs-d’œuvre.

Son sujet est bien loin d’avoir l’intérêt national des deux autres. Lui-même s’en plaint en plus d’un endroit. « On accusera, dit-il dès le début, mon histoire d’être triste, mais on ne peut raconter des tragédies sans catastrophes. » Et plus loin : « Je voudrais être venu dans des temps de gloire ; mais puisque la fortune, en donnant à d’autres l’honneur d’écrire les heureux triomphes des Césars, ne m’a laissé à raconter que malheurs, séditions, combats et massacres, enfin une sorte de guerre civile et ses lamentables conséquences, j’essaierai du moins de rapporter à la postérité les grands évènemens du temps présent avec assez de soin et de clarté pour que ce pénible récit puisse soutenir la comparaison avec de plus agréables et de plus utiles. » Comme le dit Melo, son sujet est triste, triste pour les Catalans qui luttent misérablement contre la nécessité, triste pour le roi qui n’obtient qu’avec les plus grands efforts un médiocre avantage. Il y a loin de là à l’effet épique de la dernière guerre des Maures ou de l’expédition aragonaise en Orient. Les mauvais jours étaient venus pour la monarchie de Philippe II ; il ne s’agissait plus pour elle de s’agrandir, mais de se conserver. Chaque jour en détachait quelque lambeau, si bien que, le roi Philippe IV ayant pris, malgré ses pertes, le nom de grand, on fit la mauvaise plaisanterie de le comparer à un fossé qui devient d’autant plus grand qu’on lui ôte davantage.