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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/260

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Arolise lui pardonnerait-elle d’avoir été ainsi jouée ? D’ailleurs, il la hait, il faut qu’elle soit punie, qu’elle épouse du Bois, qu’elle soit malheureuse, qu’elle porte un nom ridicule ; les choses sont trop avancées, il n’y a plus moyen de reculer.

Par momens, il espère vaguement que leur plan ne réussira pas, qu’elle s’indignera contre du Bois, mais alors elle s’indignera aussi, et du moins autant, contre Louis. Malheureusement le plan n’est que trop bien fait, elle est tombée dans le piège, elle est dans l’île ; dans une heure, les invités vont arriver, ils savent par sa lettre que c’est pour leur présenter son mari. L’orgueil d’Arolise pourra-t-il jamais se résigner à leur dire qu’elle a été jouée, qu’elle épousait du Bois parce qu’elle lui croyait un beau nom et de la fortune, et que ce n’était que pour cela qu’elle l’épousait ? Elle est prise. Et il pensait au mariage, il pensait à Arolise dans les bras de cet imbécile du Bois, et il frémissait d’indignation. Jamais il ne se l’était représentée si belle, il se rappelle la lettre de Mélanie, il va la porter, la remettre lui-même ; il veut revoir Arolise, il saura quel effet sa présence produit sur elle.

Et il reprend son paradoxe : — Peut-être m’aimait-elle ? mais pouvait-elle épouser un misérable batelier ? Quelle est la femme du monde qui l’aurait fait ? — Et si elle épouse du Bois… — Devait-elle rester veuve toute sa vie, parce qu’elle avait rencontré par hasard un pauvre diable qui ne lui déplaisait pas, mais dont la condition ne lui permettait pas de penser à lui sans honte ? Décidément c’est lui qui a tort, c’est lui qui est fou et criminel. — Et sa vanité ne lui permet pas d’aller tout dire à du Bois. Et il va perdre Arolise, elle sera à du Bois. À cette pensée, sa haine se ranime : — Oui, elle sera à lui, et je l’accablerai de sarcasmes et de mépris.

Cependant il va porter la lettre, il veut la revoir, il veut qu’elle le voie ; il donne quelques coups d’aviron, puis s’arrête et se laisse aller à ses rêveries. Le temps se passe : trois ou quatre fois il se rapproche de l’île sans continuer son chemin ; mais il entend rouler des voitures, une s’arrête au bord de la rivière, en face de l’île, les autres la suivent. Les bateliers traversent pour aller prendre les personnes qui en descendent. Voici le grand coup qui va se jouer. Louis sent une sueur froide sur tout son corps ; il fait force de rames, il veut arriver avant eux, il veut entendre la révélation qu’il faut enfin que du Bois fasse à Mme de Liriau, pour qu’elle le présente à ses parens et à ses amis sous son véritable nom.

Pendant ce temps, un domestique est venu annoncer à du Bois,