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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/240

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manies d’un propriétaire qui va vous faire tout admirer et ne vous fera pas grâce d’un brin d’herbe.

— Ma tante, partons, répétait tout bas Mélanie.

— Monsieur, répondit Mme de Liriau, vous nous permettrez de nous retirer. Tout annonce que vous donnez une fête, que vous avez du monde ; nous serions à la fois importunes et embarrassées.

— Moi, madame ! je n’ai personne. Je ne suis pas de ceux qui mettent des toiles vertes sur leurs tableaux et des housses sur leurs meubles, et ne les découvrent que pour les autres. Je n’ai pas besoin pour jouir des belles choses qu’elles soient enviées par des spectateurs. Je me donne ainsi des fêtes à moi-même ; seulement je ne puis me faire de surprises. Le hasard s’est chargé cette fois de m’en préparer une, la plus agréable du monde ; vous ne voudrez pas m’empêcher d’en profiter. D’ailleurs, vous êtes mes prisonnières, et la grace de ce garçon, auquel j’ai bien envie de pardonner, est à ce prix.

— Allons, dit Arolise à sa nièce, il faut rester.

— Mais…

— Ce serait ridicule.

L’étranger offrit un bras à Mme de Liriau et fit mine d’offrir l’autre à Mélanie ; mais, comme il s’y attendait, elle s’inclina et prit le bras de sa tante resté libre.

L’étranger se tourna vers Louis, et lui dit : — Pour vous, mon garçon, tenez-vous à portée de recevoir les ordres de ces dames.

— Louis est un pêcheur, se dit Mme de Liriau.

— Louis est un pêcheur, se dit Mélanie.

Mais, pour la première, ces paroles renfermaient du dédain, du mécontentement et de l’embarras. Pour la seconde, elles voulaient dire : Ma tante ne l’aimera pas, il n’a plus le brillant prestige qui l’entourait ; ce n’est plus qu’un noble cœur, un honnête homme. Je puis l’aimer.

L’étranger leur fit visiter le parc en détail, puis les conduisit, comme par hasard, dans un pavillon richement décoré, où une table était dressée. Elles refusèrent de souper ; cependant Arolise accepta une glace, puis quelques friandises. L’étranger fut aimable et empressé ; Arolise fut coquette. La musique invisible continuait à jouer les plus ravissantes mélodies ; il venait à travers le silence et la fraîcheur de la nuit des bouffées de musique et d’odeurs. L’ame se laissait aller à un doux enivrement. Un moment, comme l’étranger