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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/237

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de vous dire ce qu’il faisait en ce moment. Il faisait de droite à gauche le tour d’une île plantée d’osier, qui pouvait bien avoir trente pieds en tous sens, et sur laquelle le père Leleu l’avait déposé. Voici pourquoi et comment :

Le bateau de Louis était encore en vue, qu’il avait dit au vieux batelier : — Écoutez, mon brave homme, quand vous disiez l’autre jour que pour cent francs vous ne conduiriez pas quelqu’un sur l’île de M. de Wierstein, vous ne vous attendiez pas qu’on vous les offrirait. Eh bien ! les voici, et en or, si nous nous mettons en route à l’instant même.

Leleu. — Monsieur, c’est absolument comme si vous m’offriez deux liards pour vous conduire à la lune ; je vous ai dit que cela m’exposerait à perdre le passage de l’île à Richard, et c’est le pain de toute ma famille.

M. de Lieben. — Eh bien ! louez-moi votre bateau pour la soirée ; je les vois encore, je les rejoindrai.

Leleu. — Cela ne se peut pas, monsieur, il faut que mon bateau soit là pour les passagers qui pourraient se présenter.

M. de Lieben. — Il ne viendra personne à cette heure-ci.

Leleu. — Peut-être, monsieur. Mais, d’ailleurs, croyez-vous qu’on ne reconnaîtrait pas mon bateau, si l’on vous prend dans l’île ? ne sont-ils pas tous numérotés ? Et puis voyez-vous, monsieur, conduire un bateau d’ici à l’île de M. de Wierstein, entrer dans le petit bras de la rivière, et revenir ensuite ici ! c’est quelque chose qu’on ne vous apprend pas à la ville. Avant d’être à moitié chemin, vous n’auriez plus de peau aux mains.

M. de Lieben. — Peu vous importe.

Leleu. — Peut-être encore, car vous feriez perdre mon bateau ; mais ce qui m’importe, c’est que j’en ai besoin ici, et que, si par hasard vous arriviez là-bas, on reconnaîtrait mon bateau comme on me reconnaîtrait ; les bateaux ont une figure comme les gens. Un bateau que j’ai vu une fois peut se déguiser autant qu’il lui plaît, je suis toujours bien sûr de le reconnaître.

M. de Lieben. — Père Leleu…

Leleu. — Monsieur ?

M. de Lieben. — Vous êtes un vieil entêté.

Leleu. — On me l’a toujours dit.

M. de Lieben. — Eh bien ! ce bateau que vous ne voulez pas me louer, je vais le prendre de force.