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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/23

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Il meurt et il naît sur la surface de la terre un homme par seconde ; le soleil est à une telle distance de nous que les ames ne peuvent descendre du soleil à nous directement pour animer de nouveaux êtres en temps utile, comme disent les avoués. Un philosophe astronome dit qu’il y a des étoiles si éloignées que la lumière qu’elles exhalent, et qui fait, comme toute lumière le doit, quatre millions de lieues par minute, n’a pas eu, depuis la création du monde, le temps de venir jusqu’à nous, et que c’est pour cela qu’on en découvre de temps en temps de nouvelles. Il y en a donc une grande quantité qui restent dans notre atmosphère, qui se jouent dans la lumière et se baignent dans le parfum des fleurs, prêtes à se placer sur les lèvres d’une belle au moment où elles sont pressées par celles d’un amant ou d’un époux ; alors, absorbées dans un soupir voluptueux, elles vont animer dans son sein un globule de matière inerte qui, dans un temps fixé, doit naître homme. Les jumeaux n’ont pour origine que l’empressement jaloux ou taquin de deux ames avides de naître à la vie humaine, qui se coudoient au moment opportun sur les roses d’une belle bouche.

Tout le monde sait encore que, lorsqu’une ame se trouve subitement libre par suite de la mort violente ou seulement prématurée du corps auquel elle était enchaînée, elle a le droit d’animer un autre corps ; mais il faut qu’elle se soit décidée à entreprendre ce nouveau labeur ou à aller se confondre dans l’océan de vie et de lumière dans l’espace d’une année, à partir du jour de sa délivrance de la chaîne de chair qui vient d’être brisée. Si, au dernier jour de l’année, elle n’a pas pris de nouveaux fers, elle doit remonter au soleil.

Certes, on comprendrait difficilement le caprice qui porte un grand nombre d’ames à recommencer les quelque quatre-vingts ans de travaux forcés qu’on appelle la vie, si l’on ne voyait chaque jour l’homme préférer les plus grands maux et les plus implacables ennuis à la mort, qui n’est que la perte de la sensation du moi et de l’individualité ; une ame, par le même sentiment, répugne souvent à s’aller perdre dans le soleil, comme une goutte d’eau dans la mer.

Du reste, pendant cette année, elles sont soumises aux conditions des âmes neuves, et elles ne sont pas précisément oisives. Après plusieurs siècles, on a inventé des instrumens qui montrent des centaines de monstres marins dans une goutte d’eau. Certes, celui qui se fût avisé de dire leur forme, leurs guerres, leurs amours, avant l’invention du microscope puissant qui permet à tout le monde de les distinguer aujourd’hui, se fût vu traiter de fou ou tout au moins