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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/212

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à la table des gens qui ne t’aiment pas. Si par hasard il se trouve avec d’autres auprès desquels il a lieu de croire que ton amitié est une recommandation, alors seulement il parle de toi avec éloges, mais c’est pour dire nous au lieu de il, en racontant ce que l’on sait de toi de bon et d’honorable. Avec ceux-là, il n’est pas ton ami, il est ton frère ; tout est commun entre vous. L’un n’a rien qui n’appartienne à l’autre. Il n’explique pas que tu es toujours l’un.

« Puis, quand il a épuisé les complaisances des autres, quand il voit qu’il ne peut plus vivre à leurs dépens, il revient près de toi. Il est toujours sûr de te retrouver, quelque sérieux que soient les griefs qui t’aient fâché contre lui lors de votre dernière rupture ; il n’en est pas moins le bien-venu.

« Il est triste et blessant pour tes autres amis qui sont dignes de ce titre de voir sans cesse un pareil homme l’emporter sur eux dans ton affection.

« Il n’y a rien de nouveau ici. Les devoirs de ma place ne me permettront pas de m’éloigner de tout l’été. Toi qui es libre, tu sais avec quel plaisir tu seras accueilli, si un bon vent te pousse par ici.

 « À toi,

 « Frédéric. »


XVII.


louis de wierstein à frédéric mornaud.

« Hélas ! oui, mon cher Frédéric, notre homme est avec moi. Il est venu déjeuner avec moi un matin, et voilà deux mois que dure ce déjeuner.

« Ne crois rien m’apprendre sur son caractère ; je connais Louis Dubois depuis long-temps. Je ne l’aime pas. Au bout de quelques jours passés avec moi, il me devient insupportable. Ses mauvais procédés me donnent facilement un prétexte pour me brouiller avec lui. Le jour de son départ, je suis le plus heureux des hommes. Eh bien ! lorsque, six ou huit mois après, je le vois arriver un matin, j’en suis enchanté, je romps tout projet d’affaires ou de plaisirs pour passer la journée avec lui.

« J’ai cherché souvent le secret de cette influence qu’il exerce sur moi, et qui est plus inexplicable mille fois que l’amour du chevalier Des Grieux pour Manon Lescaut. Voici tout ce que j’ai trouvé : le hasard a fait que tous mes amis d’enfance sont plus âgés que moi.