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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/154

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aujourd’hui, car nous démontrerons que leur part dans les bénéfices ne serait pas pour eux un dédommagement. Si, au contraire, ils renonçaient aux chances de l’exportation, ils suspendraient un roulement qui, aujourd’hui, s’élève à deux milliards soixante-trois millions. Ce qui ruinerait infailliblement le commerce extérieur, ce serait moins encore la difficulté de fabriquer à bas prix que la nécessité absolue de prohiber presque toutes les marchandises étrangères. Que deviendraient vos ateliers sociaux, si vous laissiez circuler des produits étrangers des conditions préférables à celles que vous pourriez établir vous-mêmes avec vos salaires taxés ? Il y aurait donc nécessité de renforcer toutes les barrières, de parquer tristement lallation, du moins jusqu’à ce qu’on inaugurât cette diplomatie entrevue par M. Blanc dans les nuages de l’avenir ; diplomatie qui substituera aux rivalités dévorantes « un système d’alliances fondé sur les nécessités de l’industrie et les convenances réciproques des travailleurs dans toutes les parties du monde. »

Nous demanderons en second lieu comment on s’y prendrait pour élargir réellement l’existence des travailleurs. Jusqu’ici, l’ignorante humanité a réglé ses besoins et ses désirs sur ses ressources. On nous propose de mettre les ressources de chacun au niveau de ses désirs, ce qui serait préférable assurément ; mais il nous semble qu’une augmentation de salaires, pour devenir efficace, doit être partielle et relative en là supposant générale, son unique effet serait d’élever le coût de toutes les consommations dans la proportion de la prime obtenue par le salarié. Le cordonnier additionne ses frais de loyer, d’alimens, de vêtemens, de meubles ; de livres ; etc., et le total lui donne le chiffre du salaire qu’il ambitionne. Pendant ce temps, le maçon, le laboureur, le tisserand, l’ébéniste, l’imprimeur, font un calcul semblable : ce concert de prétentions, si justes, si modérées qu’elles soient, détermine forcément un enchérissement de tous les objets d’échange. Le salaire qui satisfaisait hier le cordonnier lui paraît insuffisant aujourd’hui, et il en est de même dans tous les corps d’état. Si, pour sortir de ce cercle vicieux, le pouvoir, quel qu’il fût, fixait un maximum de prix pour les denrées de première nécessité, pour le pain, le vin et la viande, par exemple, il faudrait enlever aux ouvriers des champs le droit d’évaluer eux-mêmes leur labeur, et ceux-ci se trouveraient, à l’égard des ouvriers de fabrique, rabaissés à la condition d’ilotes.

M. Louis Blanc pense peut-être que ; dans l’organisation projetée, on pourrait augmenter la rétribution de la main d’œuvre sans élever les prix de vente, en attribuant aux ouvriers la part des bénéfices absorbés aujourd’hui par ceux qui subventionnent et dirigent le travail. N’est-ce pas une illusion ? Sauf les conditions accidentelles de demandes et d’offres, le prix des choses est composé nécessairement de quatre élémens : rente de la propriété foncière, intérêt du capital employé, salaire des ouvriers, profits de l’entrepreneur. Sur quoi obtiendra-t-on des économies ? Il est impossible de supprimer le loyer de la propriété foncière. Quelqu’état social qu’on imagine, il faudra toujours acheter l’usage de la terre, ou la jouissance d’une habita-