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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/151

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capitaux, se résignât à vendre à perte pendant quelque temps pour désorganiser les fabriques rivales, et rester ensuite le maître du marché. Ajoutons enfin que les revenus des douanes figurent trop bien dans les chiffres d’un budget pour qu’on y renonce facilement. Il résulte de ces considérations que la liberté ]limitée du commerce extérieur, si désirable qu’elle soit, soulève de grands obstacles dans l’application, et que de long-temps la suppression des monopoles ne sera assez générale pour améliorer d’une manière décisive le sort de la classe ouvrière.

C’est cependant de la suppression des taxes prohibitives que l’Angleterre attend un soulagement à ses maux. On sait que sir Robert Peel a signalé son avènement en réduisant les droits d’importation sur sept cent cinquante articles environ, et il faisait allusion à ce dégrèvement lorsque, interpellé en plein parlement sur ses intentions à l’égard des ouvriers, il répondit que, ne connaissant aucun remède d’une application immédiate, tout son espoir consistait dans l’effet des mesures prises pour activer les transactions avec l’étranger. Sera-t-il possible d’aller bien loin dans cette voie où un grand ministre ose mettre le pied ? Osera-t-on toucher à ces monopoles qui se combinent d’ancienne date avec la constitution, et ont acquis une sorte de légitimité ? Libre introduction des céréales ! voilà le cri d’un peuple affamé ; mais le jour où on y ferait droit serait, pour l’Angleterre, celui d’une révolution fondamentale. La prohibition des blés étrangers, forçant le prix de cette denrée, a permis de mettre en culture, depuis un siècle seulement, plus de 6 millions d’acres de terre qui jusqu’alors avaient été négligés ; parce qu’ils n’eussent pas payé le défrichement. La concurrence des blés étrangers suspendrait aussitôt l’exploitation de toutes ces terres faibles ; la ruine de l’agriculture frapperait de déchéance l’aristocratie, qui en tire ses principaux revenus : l’Angleterre deviendrait exclusivement industrielle. Nous ne savons pas d’ailleurs si la classe ouvrière, prise en général, gagnerait beaucoup à cette transformation. Les achats de marchandises fabriquées que les étrangers paieraient avec leur blé, donneraient sans doute aux manufactures une impulsion considérable ; mais la détresse de l’agriculture réduirait aux abois la population rurale, déjà fort misérable, et il faudrait qu’elle se dirigeât vers les ateliers, où son affluence déprécierait de nouveau la main-d’œuvre.

Parmi les dernières publications que nous avons sous les yeux, nous ne trouvons qu’un seul livre favorable aux doctrines anglaises c’est celui de M. d’Esterno. Théoricien sentencieux et inflexible, ce publiciste déclare qu’il est inutile de se préoccuper du problème de la distribution des richesses. Il ne voit de salut que dans la liberté absolue de la spéculation et dans l’élévation progressive du produit net. Plus on augmentera, dit-il, le bénéfice total de la nation, et plus sera grande la part des pauvres. C’est là encore une de ces assertions qui, présentées d’une façon absolue, deviennent des erreurs. Pour la réfuter, il suffit de montrer cette Angleterre où la spéculation, à coup sûr, a toujours poursuivi assez vivement le produit net. M. d’Esterno croit-il qu’il