Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/144

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


perspective qu’une mort ignominieuse. Bans cet abîme de dégradation, on ne conserve pas plus le sentiment des devoirs de famille que le respect de soi-même. Les enfans abandonnés obstruent la voie publique, comme des animaux immondes. » - Il n’y a, je l’affirme, dit M. Buret, que les pourceaux dont l’éducation physique soit comparable à celle des enfans du bas peuple en Angleterre. » Quant à la plupart des parens, leur unique ambition est d’oublier leur triste sort dans la somnolence d’une ivresse fangeuse, plaisir funeste et cruellement expié. La fatigue des excès envenime les souffrances de la misère et abrége la vie humaine de moitié. Le chiffre moyen des décès, qui, pour l’Angleterre prise en masse, est de 1 sur 41, s’élève, à Liverpool et dans les grandes cités industrielles, dans la proportion de 1 sur 24. A Glascow, suivant les calculs du docteur Cowan, les fièvres contagieuses ont attaqué 109,385 personnes pendant les cinq années qui se terminent à 1840, et, de 1831 à 1841, la moyenne des décès des enfans au-dessous de cinq ans e augmenté de 70 pour 100.

M. Buret rassemblait ces tristes documens en 1840. A la première lecture, nous avons soupçonné l’auteur d’exagération et de pessimisme ; mais son récit a été trop bien confirmé par des cris de détresse qui retentissent encore. Ecoutons un organe du radicalisme [1] : « On nous parle aujourd’hui de ceux qui vivent… quelle dérision ! De ceux qui languissent, faudrait-il dire, qui succombent avec 8 pence et demi par semaine (85 centimes) ! On vous cite ces choses en plein parlement… etc. » On sait que récemment lord Kinnaird a présenté une supplique pour provoquer encore une enquête, c’est le remède ordinaire, sur l’état des classes ouvrières, proposition qui a été repoussée comme inutile et intempestive. Des faits avancés par le noble lord, il résulte que, dans la plupart des villes manufacturières, la consommation des denrées de première nécessité (pain, viande, bierre, épicerie, etc. ), a baissé de 40 pour 100 depuis deux ans ; qu’à Manchester, par exemple, on a compté 2,000 familles sans un lit, et 8,666 personnes réduites à un revenu de 1 shelling 2 pence et demi par semaine (1 franc 30 centimes environ) Les aumônes sous toutes les formes, la mortalité, les délits, les crimes, suivent la misère dans sa fatale progression.

En accumulant des faits déplorables, nous ne prétendons pas dresser un acte d’accusation contre la politique anglaise. Chez nous-mêmes, les progrès de la richesse matérielle ne sont-ils pas douloureusement achetés ? Le neuvième de la population française est réduit à l’état d’indigence, et destiné à mourir à l’hôpital. Dans la répartition du revenu national, sept à huit millions d’individus, assure-t-on, n’obtiennent régulièrement que 91 francs par tête, c’est-à-dire 450 francs environ pour la dépense annuelle d’une famille. Dans la plupart des états qui n’exigent pas de dextérité, la rétribution de la main-d’œuvre tombe souvent au-dessous de ce strict nécessaire que les éco-

  1. Tait’s Edinburg Magazine.