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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/137

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et à la puissance du maître qu’il représentait. Après un siècle d’expériences fort conteuses, on reconnut que les métaux monnayés sont des marchandises sujettes comme toutes les autres à des dépréciations, et qu’on affaiblit leur valeur en les accaparant. Fie nouvelle évolution eut lieu dans la science sous l’inspiration de Quesnay. La doctrine de ce philosophe fut un progrès sans doute, mais elle eut le défaut d’être exagérée et absolue comme toutes les réactions. Opposés au commerce extérieur, les partisans de l’ordre naturel, les physiocrates, préconisèrent l’agriculture, qui, seule, assuraient-ils, produit des richesses nouvelles, tandis que l’industrie manufacturière transforme seulement les matériaux préexistans sans leur ajouter une valeur supérieure à celle de la main-d’œuvre. En haine des prohibitions, les disciples de Quesnay proclamèrent le principe de la libre concurrence, formulé par cette devise fameuse : Laissez faire, laissez passer.

Après le règne du dogmatisme impérieux et des assertions tranchantes, arrive toujours l’époque de la critique où chacun semble craindre l’ivresse de l’exaltation. Des esprits réservés commencent un travail de vérification, s’emparent de tous les faits éprouvés, les coordonnent, en font jaillir les conséquences, donnent enfin à des hypothèses plus ou moins brillantes l’importance d’une science exacte. C’est pour avoir accompli cette fiche qu’Adam Smith mérite d’être honoré comme le fondateur de l’économie politique. Par une analyse merveilleusement subtile, il a décomposé l’œuvre complexe de l’industrie humaine : il a indiqué les rôles des divers agens de la production, nature, capital, travail, et a élevé certains axiomes à la puissance d’une démonstration mathématique. On peut essayer de combler des lacunes, on peut rectifier ou contredire quelques principes ; mais on s’égarera si on ne suit sa méthode, et, pour le combattre, il faut lui emprunter ses armes.

Dans la vie générale de l’humanité, chaque Age fait son expérience, chaque groupe accomplit sa tâche. Si l’on a suivi les développemens historiques qui précèdent, on a pu voir qu’au XVIIe siècle, à une époque ou l’Europe moderne cherchait à se constituer politiquement, la tendance instinctive de chaque peuple était de vivifier toutes ses ressources, afin d’apporter un plus grand poids dans l’équilibre des forces. Le problème proposé à la science nouvelle était celui de la puissance collective des nations. Ce problème, Adam Smith le résolut. De ses démonstrations il résulte que l’industrie libre, que l’émulation des intérêts individuels, sont les moyens les plus prompts et les plus sûrs de donner à un peuple la richesse et la consistance. Malheureusement, des disciples sans retenue, des spéculateurs insatiables, des ministres imprudens, ont poussé, dans la pratique, le système industriel aux dernières exagérations. A leurs yeux, l’idéal d’une nation est un immense atelier où les êtres humains ne sont plus que les pièces plus ou moins sacrifiées d’une machine. La vie humaine est un capital qu’il faut savoir mettre en rapport ; le moteur unique est l’égoïsme personnel dont chacun demeure le seul et unique juge. Les produits ne sont pas faits pour le peuple : c’est le peuple qui est fait pour donner des produits. L’Angleterre semble prendre à la lettre cet