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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/136

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effective n’eût pas été moindre de 40 millions d’ames. M. Dureau de Lamalle attribue ce résultat surprenant au système de la petite culture à la main, qui aurait multiplié à l’infini le nombre des laboureurs. Nous préférerions l’explication donnée naïvement par Hugues de Vienne, archevêque de Besançon, dans la charte d’affranchissement de la ville de Gy, en 1347 « Les affranchis, dit-il, attrairont à Gy, et lour filz et lour filles marieront, ce que ils ne vouloient faire devant, pour la main-morte… Les terres à présent vacantes et non cultivées se planteroient et édifieroient pour quoi li droits du seigneur seroient créhuyz et multipliez. » Beaucoup d’autres seigneurs se dessaisirent de leurs droits par les mêmes considérations que le digne archevêque. Toutefois la spéculation était ruineuse. En augmentant son revenu, la féodalité abdiquait comme pouvoir politique. Le rétablissement de la circulation permit bientôt de substituer aux officiers féodaux, inamovibles sur leurs terres, des fonctionnaires publics, salariés et révocables : simple phénomène économique qui avait la portée d’une révolution. Où donc allait passer la puissance ? Au sein des communes enrichies par le travail libre. Déjà les villes commerçantes de l’Italie, de la Flandre et du nord de l’Allemagne, étaient devenues des puissances politiques dont il fallait tenir compte. C’était avec l’argent des bourgeois de Bruges et des banquiers de Florence que les rois d’Angleterre pouvaient envahir et désoler la France. Les innovations ruineuses de l’art militaire, la nécessité des armées permanentes, l’extension des rapports diplomatiques, la complication du système administratif, l’importance des armemens maritimes, exigeaient des ressources financières de plus en plus abondantes. Bref, on en vint à reconnaître que l’état qui pesait le plus dans ce qu’on appelait alors la balance politique était celui qui pouvait s’y placer avec le plus d’argent. Ce fut sous l’influence de cette conviction qu’on commença à rechercher théoriquement les moyens d’enrichir les peuples. L’économie politique, jusqu’alors pratiquée d’instinct par les hommes d’état, devint pour les métaphysiciens l’objet d’une étude abstraite, et entra dans le trésor des connaissances humaines en qualité de méthode rationnelle et de science d’observation.

Il était assez naturel de croire que l’abondance des valeurs métalliques constitue la richesse des nations comme celle des individus. Dans cette conviction, on concluait que le commerce extérieur est l’unique source de fortune, et qu’il faut le diriger de façon à échanger les productions du pays contre les métaux précieux. Les encouragemens donnés aux industries factices, les règlemens vexatoires, les prohibitions, les guerres injustes, furent les moyens qu’on employa pour faire pencher favorablement la balance du commerce, c’est-à-dire pour vendre beaucoup en achetant le moins possible, et surtout pour obtenir de l’or en échange des marchandises manufacturées. Cette première phase de la science économique constitue le règne du système mercantile, appelé aussi le colbertisme, parce qu’il fut pratiqué par le ministre de Louis XIV sur une échelle proportionnée à la grandeur de son propre génie