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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/135

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faible intérêt aux améliorations, inutiles au milieu d’un monde qu’ils méprisent, se retirent dans leurs manoirs, où ils gaspillent leurs revenus en vanités ruineuses. L’argent est enfoui, ou il va s’échanger en Orient contre des objets de luxe ; la circulation s’arrête. Cependant le trésor impérial ne peut laisser dépérir ses droits sans compromettre l’existence nationale. À défaut de numéraire, il exige des contributions en marchandises ou en corvées ; la résidence des collégiats dans le lieu où ils ont un service publie à remplir devient obligatoire ; ceux d’entre eux qui veulent se soustraire par la fuite aux bénéfices de la communauté sont pourchassés et châtiés comme des déserteurs. Bref, du IIIe au Ve siècle, une misère toujours croissante occasionne une mortalité affreuse, et la population industrielle des cités romaines a tant à souffrir, qu’elle considère comme le jour de la délivrance celui où elle passe sous la tutelle des barbares.

Sous la domination franque, les ouvriers ruraux restèrent attachés à la glèbe seigneuriale ; il y eut pour eux changement de maîtres, mais non changement de condition. Les artisans furent, pour ainsi dire, confisqués avec les biens de leurs anciens collèges, et inventoriés comme des instrumens serviles dans le domaine des rois. Ainsi, l’asservissement de l’industrie avait conduit des ouvriers jadis libres à un esclavage effectif. À une époque où la circulation métallique était annulée, le seul moyen de gratifier les favoris ou de rémunérer les officiers de l’état était de leur attribuer le revenu d’une terre ou d’une ville. L’hérédité successive de ces bénéfices développa le régime féodal. Cette circonstance explique comment les ouvriers de toutes classes redevinrent, dans chaque localité, les sujets, la propriété des seigneurs. Pendant cette période de transition douloureuse, le travail, avili et entravé, suffit à peine aux besoins urgeras de la foule. Les hommes puissans aggravent le mal en se dérobant par le brigandage à la misère commune. La culture est abandonnée, on compte jusqu’à trente années de famine pendant le cours du XIe siècle.

Mais enfin l’affranchissement volontaire ou forcé des communes rend l’essor au génie industriel. La France donne aussitôt des signes d’une vitalité surprenante. Dans un mémoire dont nous renvoyons la responsabilité à l’Académie des inscriptions [1], M. Dureau de Lamalle avance que la France, dès le commencement du XIVe siècle, avait une population aussi considérable, pour le moins, que celle de nos jours. Ses calculs ont pour base un rôle des contributions acquittées en 1328 dans les dépendances de la couronne, qui composaient alors le tiers du territoire. En suivant une série d’évaluations très modérées, l’auteur arrive, pour la France entière, au chiffre de 34 millions 625,299 habitans, sans compter les serfs et les pauvres, sans compter les nobles et les religieux, que l’impôt n’atteignait pas. Ainsi la population

  1. Mémoire sur la population de la France au quatorzième siècle, dans le XIVe volume, récemment publié, de la nouvelle série.