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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1054

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REVUE DES DEUX MONDES.

lisent les romans avec des préoccupations littéraires, et les gens qui lisent sans autre désir que celui de s’amuser. C’est un divertissement instructif et de bon goût.


— Un écrivain distingué, M. A. Renée, vient d’entreprendre une publication intéressante, celle des lettres de lord Chesterfield[1]. Le nom de lord Chesterfield est un de ces noms qui rappellent les noms les plus célèbres du XVIIIe siècle, Frédéric, Voltaire, Horace Valpole. Tous ceux sur lesquels l’esprit étincelant de cette époque exerce encore quelque prestige, liront avec curiosité et bonheur les élégantes épîtres du gentilhomme anglais. C’est au XVIIIe siècle que la société se mit à être vraiment cosmopolite. Paris, Londres, Berlin et Saint-Pétersbourg renfermèrent un même monde. À la cour de la reine Anne comme à celle de Catherine, à la cour de Catherine comme à celle de Louis XV, vous retrouvez toujours des personnages qui vous sont connus et un langage qui vous est familier. Lord Chesterfield se met donc tout de suite en communication avec vous. Il n’a de l’excentricité anglaise que ce qui est nécessaire à un homme de goût pour se composer une physionomie distincte et non pas tranchée au milieu des physionomies d’un salon. On sent qu’il a soupé avec la bonne compagnie de tous les pays. Ses lettres ont le charme infini qu’offre la correspondance de Mme du Deffant. C’est une de ces lectures qui peuplent votre solitude. Au fur et à mesure que vous parcourez chacune de ces gracieuses pages, vous voyez un cercle d’aimables causeurs se former autour de vous. Et n’allez point croire que l’attrait de la politesse et de l’esprit mondain soit le seul qui recommande ce livre : lord Chesterfield écrit à son fils, à un fils qu’il aime comme Mme de Sévigné aimait sa fille, d’une affection dont la sublime candeur forme le plus intéressant de tous les contrastes avec ses habitudes d’élégante rouerie. Ce sentiment paternel, dont la vivacité est encore augmentée chez lui par les instincts aristocratiques, est exprimé dans toutes ses lettres avec une grace forte et touchante qui émeut profondément le cœur. Au reste, dans une notice placée en tête de cette publication, le caractère du comte de Chesterfield est apprécié avec une extrême délicatesse d’intelligence. M. Renée, en nous racontant la vie de cet écrivain de qualité, nous indique chez le noble lord, avec un coup d’ceil plein de sûreté et de finesse, tout ce qu’un homme qui entreprend de se peindre laisse toujours à dessein dans l’ombre, quelle que soit sa sincérité. La notice complette les lettres et montre avec quelle heureuse facilité le traducteur s’est inspiré des agrémens de son original.



V. de Mars.
  1. Deux volumes, chez Jules Labitte, quai Voltaire.