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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1037

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tains lieux où l’on a fait intervenir Bossuet. Toutes les fois qu’un auteur dra­matique produit l’histoire sur la scène, l’histoire trouve mille chevaliers qui la prétendent outragée et se déclarent ses vengeurs. Pour obéir aux exigences d’une action scénique, avez-vous omis ou supprimé quelque fait, retranché ou ajouté quelque personnage ? vous êtes un profane, un sacrilège, vous ne respectez rien. Il s’élève contre vous un concert de reproches et d’attaques. Il semble que l’honneur de l’histoire ait été commis à la garde de ceux qui écrivent au bas des journaux. De tous côtés, ce n’est qu’un cri : « Ah ! par pitié, respectez l’histoire, ne touchez pas à l’histoire ! » Oui, il faut respecter l’his­toire ; mais la respecter ce n’est pas craindre d’altérer une de ses dates, c’est la faire servir à d’utiles leçons.

M. Scribe a voulu nous représenter un honnête homme qui prétend se passer des partis, en gouvernant par les seules lois du bon sens et de la pro­bité. C’est Richard Cromwell qu’il a choisi pour jouer ce rôle. Richard est un de ces personnages auxquels l’histoire consacre peu de lignes, mais des lignes qui font long-temps rêver. Tout ce qu’on sait des premières années de son existence, c’est qu’il se jeta aux genoux de son père pour obtenir la vie de Charles Ier. Une députation vint demander à Olivier Cromwell, peu d’instans avant qu’il rendit le dernier soupir, s’il lui plaisait d’avoir son fils pour suc­cesseur. Le protecteur était alors à ces terribles momens de l’agonie où l’ame, qu’une force inconnue entraîne hors de sa terrestre demeure, ne peut plus se communiquer qu’à grand’ peine au monde qu’elle abandonne. Il répondit à la demande des députés par un signe affirmatif. Les gens qui avaient arraché du front de Charles Stuart une couronne consacrée par des siècles s’étaient tellement habitués à trembler devant ce soldat, qu’ils acceptèrent comme une loi le dernier signe de sa tête mourante. Richard fut proclamé protecteur. Plus cavalier que puritain, il prit en aversion ces généraux prêcheurs, qui cachaient leurs crimes sous le manteau de l’hypocrisie. Un jour, il leur dit en face ce qu’il pensait de l’armée des saints. Après avoir rompu avec la puis­sance militaire, il ne lui restait plus qu’une seule, ressource, la puissance du parlement. Les assemblées délibérantes sont fortes et belles au commence­ment des révolutions, tant que ce sont les idées seules qui combattent. Une fois que la lutte est descendue de l’ordre moral dans l’ordre des faits, une fois que tous les systèmes de justice et de liberté se sont brisés dans le choc imprévu des évènemens, les assemblées perdent un empire dont les hommes d’action s’emparent. Quand elles arrivent à la fin de ces révolutions dont l’au­rore les avait trouvées si grandes, décimées par les proscriptions, corrom­pues par les intrigues, dégradées par une soumission forcée à des tyrannies successives et changeantes, elles sont tombées dans un état d’abjection et de faiblesse où elles ne peuvent plus rien pour la patrie. Richard trouva l’au­torité de l’armée injuste, et l’autorité du parlement dérisoire. Dans un moment de trouble, il se laissa arracher, par la cabale de l’hôtel Wallingford, c’est-­à-dire par le conseil des généraux, une ordonnance qui achevait d’anéantir la force législative, puis le dégoût le prit au cœur, et il se démit formellement