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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1022

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trois soldats respirèrent enfin l’air libre après une captivité de deux cent trente-un jours.

L’œuvre de réparation était accomplie. Les couleurs de la Grande-Bretagne avaient de nouveau flotté sur la citadelle de Caboul ; tous les désastres passés avaient été vengés sur les lieux mêmes qui en avaient été le théâtre. Il ne restait plus aux Anglais qu’à évacuer ce vaste cimetière. Une proclamation du gouverneur-général de l’Inde annonça que la Grande-Bretagne abandonnait sa fatale conquête et se renfermerait désormais dans les frontières que la nature lui avait données.

Si l’on veut relire la proclamation publiée à Simla en 1838 par lord Auckland, on verra que la proclamation de lord Ellenborough en est la contrepartie exacte et la critique la plus sanglante. Lord Auckland annonçait qu’il allait installer à Caboul un roi protégé de l’Angleterre ; lord Ellenborough déclare qu’il est contraire aux principes du gouvernement britannique d’imposer à un peuple un roi dont il ne veut pas. Lord Auckland prétendait que le prince qu’il protégeait était le seul populaire de son pays ; lord Ellenborough répond qu’il a perdu par la main d’un assassin le trône qu’il n’occupait qu’au milieu des révoltes. L’Angleterre, disait lord Auckland, étendra son influence dans l’Asie centrale, et élèvera une barrière permanente entre elle et les intrigues de puissances étrangères ; l’Angleterre, répond lord Ellen borough, se contentera des limites que la nature a assignées à son empire dans l’Inde, et l’Indus, les montagnes et les tribus barbares lui serviront de barrières contre tout ennemi, s’il en est. Un contraste plus remarquable encore se présente sur un autre point. Lord Auckland disait en 1838 : « Le gouverneur-général se réjouit de pouvoir aider au rétablissement de l’union et de la prospérité parmi la nation afghane ; lord Ellenborough dit en 1842 « Le gouverneur-général laissera aux Afghans eux-mêmes la tâche de se créer un gouvernement au milieu de l’anarchie qui est la conséquence de leurs crimes. »

On se demande de quel droit le gouvernement de l’Inde accuse les crimes des Afghans de l’anarchie qui dévore leur pays. « Si lord Ellenborough, dit un journal anglais, a été juste en condamnant la politique qui a commencé cette guerre, il ne doit pas parler des crimes des Afghans, Mais de nos crimes à nous. » Rien n’est plus sensé. Il n’est pas vrai, quoi qu’on en dise, que l’Afghanistan fût dans une complète anarchie quand les Anglais l’ont envahi. La capitale et la plus grande part de l’autorité étaient entre les mains d’un homme habile, énergique, doué de grands talens, qui marchait rapidement à la reconstruction de la monarchie. Nous avons, en une autre occasion [1], montré quels efforts Dost-Mohammed avait faits pour s’assurer l’appui du gouvernement de l’Inde, et avec quel incompréhensible aveuglement lord Auckland avait rejeté toutes ses propositions, malgré les instances de Burnes. On a publié en Angleterre, depuis la mort de Burnes, des lettres qu’il écrivait de Caboul en 1839 et en 1840, et qui prouvent que le gouvernement de

  1. Voyez la livraison du 15 juin 1842.