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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1012

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devait réduire en poussière, Aujourd’hui encore, le fils aîné du Soleil peut ne voir dans les enfans d’Albion que les missionnaires d’une force inconnue devant laquelle il fléchit, mais qu’il peut se croire encore le droit de mépriser du haut de la civilisation séculaire de son empire. L’Europe ne lui est encore apparue que sous la forme d’un fléau destructeur ; il ne connaît encore d’elle que ses canons et ses soldats ; l’invasion des Anglais est pour lui ce qu’étaient pour nos premiers pères les invasions des Barbares. Mais figurez-vous un ambassadeur de ce vieil empire cloîtré traversant les mers infinies sur un vaisseau de ligue ou sur un navire à vapeur armé en guerre ; faisant son entrée dans Londres par la Tamise, au milieu de cette mêlée magique dont le spectacle est sans égal dans le monde entier ; enlevé sur un chemin de fer avec une vitesse de vingt-cinq lieues à l’heure, galanterie hasardée que nos voisins firent un jour à M. le maréchal Soult ; prenant place à un de ces banquets homériques de la Cité, où se consomment en une séance douze cent cinquante pintes de soupe à la tortue, ou bien assistant à un des grands levers de la reine de la Grande-Bretagne ; quels merveilleux récits ne fera pas le céleste plénipotentiaire de son initiation aux mystères de l’Occident ! Ce n’est pas que notre intention soit de déprécier la civilisation chinoise ; il ne serait pas de bon goût d’user de représailles, et d’appeler les Chinois des barbares parce qu’il leur convient de porter une queue ou d’accommoder leurs plats avec de l’huile de ricin ; des goûts et des couleurs il ne faut disputer. Il serait même très possible que l’envoyé de la cour de Pékin n’ouvrît pas de trop grands yeux en voyant de plus près les barbares aux cheveux rouges, et qu’il s’en retournât dans son pays avec un surcroît d’estime pour sa tour de porcelaine ou pour sa grande muraille, et la conviction persévérante de la supériorité des mœurs chinoises. Cependant il y rapporterait la notion d’une civilisation différente, qui, fidèlement traduite, ne contribuerait pas peu à dissiper les préjugés du frère de la Lune, et à communiquer à son caractère un peu plus de sociabilité. Toujours est-il que l’on s’occupe déjà beaucoup en Angleterre de l’arrivée de l’ambassadeur promis. Le Times disait fort spirituellement à ce sujet : « Déjà les dames se demandent si le grand homme amènera avec lui Mme Fo, ou combien de Mmes Fo il amènera ? S’il en amène plus d’une, les femmes à la mode pourront-elles décemment les visiter toutes ? La reine les recevra-t-elle à ses levers ? L’état de leurs pieds leur permettra-t-il de danser ? Son excellence se promènera-t-elle dans Piccadilly avec sa queue ? Ressemblera-t-elle au petit homme qu’on voit sur les théières ? Comment règlera-t-on les questions de préséance avec les ambassadeurs des nations de notre plus jeune continent ? Viendra-t-il en splendide représentant de sa majesté céleste ; ou bien ne sera-ce après tout qu’un pauvre diable que le frère du Soleil aura envoyé d’un coup de pied en Angleterre, pour y ramasser ce qu’il pourrait et le rapporter à son maître ? Qu’il doive être le lion de la saison, c’est ce dont l’hospitalité et la curiosité bien connues de notre nation ne permettent pas de douter. Il sera poursuivi de fêtes, de bals, d’opéras et de