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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1003

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Malgré ces mesures hostiles de l’Autriche, les Tsernogortses n’ont jamais eu une position aussi belle que depuis 1840. La mort du terrible Ali, visir d’Hertsegovine, qui seul savait repousser leurs tchetas, et l’adjonction de plusieurs tribus voisines, ont doublé leur courage. Ils commencent à organiser quelques-unes de leurs bandes à l’européenne, et se sont procuré même de l’artillerie, ce qui ne les empêche pas de rester sagement fidèles à leur premier système de guerre, le seul qui les rende invincibles. Il serait temps que la France s’intéressât au sort de ces hommes intrépides, dont l’amitié pourrait lui être si utile dans le cas où elle aurait une guerre avec l’Allemagne. Aidée par leurs diversions, elle tiendrait en haleine toutes les provinces slaves du midi de l’Autriche, où les Serbes, tant de Hongrie que de Turquie, se hâteraient de réaliser leur antique rêve d’une vaste confédération de peuples et d’états libres, unissant le Danube à l’Adriatique. Ces populations, toutes républicaines, sont naturellement plus portées vers la France que vers tout autre pays. Cependant, lorsque notre diplomatie trouvera le temps venu d’agir enfin sérieusement, elle ne devra s’approcher des Tsernogortses qu’avec de grandes précautions ; qu’elle n’oublie pas qu’ils refusèrent de recevoir le consul que leur envoyait Napoléon, dans la crainte que sa présence au milieu de leurs assemblées ne gênât l’indépendance des délibérations. Quoique plus avancés qu’en 1810, ils en sont encore à redouter dans un consul soit un espion, soit un dominateur ; la Russie elle-même n’oserait risquer sa popularité en accréditant un pareil agent à Tsetinié. Libre de tout joug étranger, cette petite république n’a donc à craindre que des agitateurs nés dans son propre sein. Depuis la mort du vladika Pierre ler, qui, dans son admiration naïve pour le droit public de l’Europe, avait si ardemment réclamé en faveur de sa montagne l’intervention des grands empires, aucune théorie apportée d’Occident n’est venue égarer ce peuple à la fois primitif et chrétien. Les Tsernogortses sauveront-ils detoute atteinte cette fière indépendance ? C’est à eux de nous répondre en conciliant de plus en plus dans une féconde alliance le culte de la civilisation avec les exigences du caractère national.


CYPRIEN ROBERT.