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Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/1002

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puissance pour arrêter dans son développement le commerce de Trieste ; les armateurs même de Corfou ne pourraient plus alors se hasarder vers l’Albanie. Ainsi, pour l’Angleterre comme pour l’Autriche, le Tsernogore est un obstacle.

Quant à la France, quelle crainte ce petit pays pourrait-il lui inspirer ? Depuis que la France a perdu la place de Kataro, sans espoir bien fondé de la reconquérir, elle est devenue, autant que la Russie, l’amie naturelle du Tsernogore ; elle a même plus d’intérêt que la Russie à le voir s’agrandir, puisqu’il ne deviendrait puissant qu’aux dépens des rivaux de la France. Les raisons commerciales qui pourraient attirer les Français vers la montagne Noire sont à la vérité minimes ; cependant le commerce d’importation qui s’y fait consiste surtout en eaux-de-vie et vins de France, puis en aiguilles et en provision de poudre. Il est étrange que la poudre, si nécessaire aux guerriers, ne se fasse pas dans la montagne même ; la tribu des Rovtsi en fabrique, mais trop peu pour suffire aux besoins de ses alliés. Les transports se font à dos de mulet, et plus souvent, hélas ! à dos de femmes ; ces malheureuses reçoivent à peu près un centime par livre pour tout ce qu’elles colportent ainsi entre Kataro et Niégouchi, deux centimes quand les deux termes de la course sont Kataro et Tsetinié. Parmi les branches d’exportation, il faut citer une espèce de bois de campêche de couleur jaune, appelé en serbe radjevina, en italien scotano. C’est un arbrisseau à feuilles arrondies qu’on emploie dans la teinture et la préparation des cuirs. Tiré des montagnes de l’est, il s’apporte journellement en petits paquets aux marchés de la côte, et se charge sur des navires pour Trieste et Venise, d’où on le dirige sur Marseille. Il s’exporte aussi une quantité considérable de poissons nommés scoranze, de caviar fait avec les ovaires de ces poissons, et de castradina. Les autres objets de trafic sont des tortues, du lard, du miel, de la cire, du suif, du bois à brûler, des pelleteries, de la laine de brebis, du gibier. En entrant dans les enceintes autrichiennes où se vendent ces produits, l’habitant de la montagne Noire doit déposer ses armes dans les huttes des gardefrontières, qui les lui remettent au retour. Cette mesure de prudence est appliquée même aux paysans dalmates, qui ne peuvent entrer armés dans les forteresses du littoral, sans être accompagnés de soldats. Sur certains points, comme à Raguse, le transit a lieu sans quarantaine ; sur d’autres points, à Kataro, par exemple, on exige au contraire, la quarantaine avec rigueur, moins par crainte de la peste que pour des motifs politiques.