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qu’un nom qui retentit partout, qu’on entend répéter en haut, en bas, à droite, à gauche c’est le nom de Méhémet-Ali. Sa renommée, son influence, son pouvoir est partout. C’est lui qui représente vraiment l’Orient ; c’est lui qui en est le dernier homme. J’ai souvent demandé aux hommes qui connaissaient le mieux le pays, s’il y avait quelque part en Orient, soit en Turquie, soit en Grèce, soit en Asie Mineure, soit en Albanie, quelque part enfin, un de ces hommes hardis et forts qui soutiennent les nations et les états. « Personne, depuis la mort de Mahmoud, me disait-on, personne que Méhémet-Ali et son fils ! » La race de ces grands hommes propres à la Turquie, de ces barbares cruels et durs, mais hardis et forts, cette race semble éteinte. Otez Méhémet-Ali et son fils, plus de centre possible pour les nations musulmanes. Tout se disperse et s’éparpille, il n’y a plus que des individus et des familles turques, arabes, syriennes, albanaises, etc. ; il n’y a plus de société. Voulez-vous détruire en Orient ! vous serez à votre aise, car les élémens de destruction y abondent ; mais si vous voulez organiser, il n’y a qu’un homme qui puisse organiser, c’est Méhémet-Ali ; et c’est là ce qui rend la lutte qui va s’engager entre Méhémet-Ali et les quatre puissances curieuse, même pour le philosophe : Méhémet-Ali représente le dernier effort que l’Orient va tenter contre les envahissemens de l’Occident. L’Angleterre et la Russie semblent en effet s’être accordées dans cette pensée fatale que, quitte à se disputer plus tard pour savoir à qui des deux appartiendra l’Orient, l’intérêt commun de toutes les deux est, en ce moment, que l’Orient ne s’appartienne pas à lui-même. Elles veulent, pour ainsi dire, par la destruction de Méhémet-Ali, niveler l’Orient, avant de le partager.

Méhémet-Ali ne représente pas seulement, aux yeux des Orientaux, l’antique grandeur des musulmans ; il représente aussi la religion musulmane. Tandis qu’à Constantinople on imitait sottement de l’Europe jusqu’à ses esprits forts, et qu’on semblait mépriser la religion mahométane, Méhémet-Ali, plus habile ou plus pieux, s’en faisait le protecteur. Il avait détruit les Wahabites, il avait rendu la Mecque aux pèlerinages. Ce sont là des services dont la foi mahométane lui a tenu compte. Sans fanatisme, mais sans incrédulité, Méhémet-Ali exprime fidèlement les sentimens de l’Orient, où le fanatisme s’affaiblit, grace aux perpétuelles communications avec l’Europe, et où l’incrédulité ne s’est point encore accréditée, où même elle aura de la peine à s’accréditer, tant l’incrédulité est peu naturelle aux Orientaux !