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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/899

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M. de Tocqueville est du petit nombre de ces écrivains d’élite qui ont droit à la vérité tout entière : c’est le moyen de leur rendre tout l’honneur qui leur appartient. Aussi, dirons-nous sans détour que M. de Tocqueville ne nous semble pas avoir toujours évité tous les écueils qui se cachaient dans les profondeurs de son sujet.

On ne se livre pas, sans en être fortement préoccupé, à l’étude exclusive d’un principe, à l’investigation minutieuse de toutes ses influences et de tous ses effets. Pour qu’un esprit éminent consacre pendant long-temps ses veilles et ses travaux à l’observation des mêmes phénomènes, à l’étude de la même cause, il faut qu’une intuition puissante, qu’une sorte de foi le lui commande. C’est ainsi que naissent les systèmes, Dieu merci ; car, c’est au fond des systèmes qu’est la science, c’est aux systèmes que nous en devons les progrès. Que saurions-nous sans les systèmes ? Les esprits systématiques, je parle de ceux qui le sont par nature et non par imitation et servilité de disciples, ne pèchent que par excès. C’est le péché de la force ; aussi les hommes de génie n’y ont-ils jamais échappé. Tout ramener au principe dont on est en quelque sorte le révélateur et l’apôtre ; apercevoir partout les traces de son influence, en agrandir les effets, atténuer ou méconnaître l’efficacité des causes concomitantes, ce sont là les tentations dont l’esprit humain, dans l’ardeur de ses conquêtes, se défend avec peine. M. de Tocqueville est-il parvenu à s’en défendre toujours ? A-t-il pu lutter en toute occasion avec le même bonheur contre cette pente naturelle de notre esprit ? « En me voyant (dit-il) attribuer tant d’effets divers à l’égalité, le lecteur pourrait en conclure que je considère l’égalité comme la cause unique de tout ce qui arrive de nos jours. Ce serait me supposer une vue bien étroite. » M. de Tocqueville ne saurait craindre une pareille supposition. L’homme qui pourrait se la permettre ne serait pas au nombre de ceux dont le jugement peut avoir quelque poids aux yeux de l’auteur. M. de Tocqueville « sait qu’il y a, de notre temps, une foule d’opinions, de sentimens différens qui ont dû la naissance à des faits étrangers ou même contraires à l’égalité. » - « Il reconnaît l’existence de toutes ces différentes causes et leur puissance, mais son sujet n’est point d’en parler. Il n’a pas entrepris de montrer la raison de tous nos sentimens et de toutes nos idées, il a seulement voulu faire voir en quelles parties l’égalité avait modifié les uns et les autres. »

Tout cela est irréprochable. Mais l’exécution a-t-elle toujours répondu à la pensée ? Dans ce partage si difficile, l’auteur n’a-t-il pas ouvert un peu trop la main au profit de son principe ? Et pouvait-il