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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/893

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de l’humanité sont lentes ; l’homme, dans sa liberté et sa faiblesse, ne les parcourt pas sans haltes ni détours. Mais, s’il est donné aux individus de retarder leur marche, de s’écarter du but et de rehausser ainsi, par la comparaison, le mérite de ceux qui l’atteignent les premiers, il n’est pas donné à l’humanité de trahir ses destinées, de ne pas accomplir la carrière que le doigt de la Providence lui a tracée.

Remarquons en même temps que, quelle que soit la puissance d’un principe nouveau, il ne détruit jamais complètement, dans ses applications, l’œuvre des temps passés. La vie des nations est comme un travail incessant et complexe qui paraît ne s’achever jamais ; son unité, réelle cependant, échappe souvent à nos faibles lumières. Tous les actes de ce grand drame s’enchaînent les uns aux autres par des liens dont l’histoire forme les nœuds, et dont elle peut seule nous donner l’explication. Par une conséquence nécessaire, plus on avance dans le cours des siècles, plus les grands évènemens se succèdent et se multiplient ; plus sont compliqués et difficiles les problèmes que présente à l’écrivain l’histoire des sociétés humaines.

On admire avec raison les grands historiens de l’antiquité : on ne loue jamais assez la beauté des formes, la majestueuse simplicité, le fini de leurs admirables compositions. Thucydide et Tite-Live se plaçaient en quelque sorte au même point de vue que Phidias et Sophocle, au point de vue de l’art, cherchant avant tout à saisir le beau, à nous en laisser des modèles irréprochables. C’était là le but principal de leurs efforts, leur travail capital. Le vrai, ils le trouvaient sous leur main ; ils le croyaient, du moins, et n’en prenaient pas grand souci. Voulaient-ils raconter les origines de leur nation ? Les historiens vraiment artistes acceptaient sans scrupule les traditions populaires, et croyaient avoir rempli toutes les conditions de la critique historique lorsqu’ils n’avaient pas dissimulé les origines quelque peu fabuleuses de leurs récits. Voulaient-ils faire connaître les évènemens de leur temps, les guerres, les conspirations, les intrigues, les révolutions, dont ils avaient été témoins ou complices ? Ils n’apercevaient rien d’obscur, rien de compliqué dans le sujet qu’ils prenaient à développer. Qu’étaient, en effet, chez eux, la politique, la diplomatie, la police, comparées à ce qu’elles sont de nos jours ? Que de mémoires, que de volumes sur la politique de Louis XIV ! Et cependant, tout récemment encore, on nous a fait connaître de curieux détails ; on nous a présenté, sous un jour assez nouveau, quelques-uns des grands faits de son règne. Aujourd’hui même, tous les avis ne sont pas unanimes sur le génie politique du grand roi ; il est