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la maison était tout près. Parmi les soirées agréables que j’ai passées chez M. Dyce, il en est une surtout que je n’oublierai jamais. Nous étions dans le salon à prendre le thé, quand les sons d’une musique suave et mélancolique vinrent nous appeler sur la terrasse. Deux bancas ou banquillas (pirogues ornées d’une petite toiture en feuilles de palmier qui couvre l’arrière) étaient arrêtées devant le débarcadère de la maison, car chaque maison a deux entrées, une qui donne sur la rivière et l’autre sur la rue. On ne pouvait guère distinguer ce que ces embarcations contenaient ; mais il paraissait y avoir deux ou trois guitares et deux flûtes, accompagnant la voix d’un homme, Tagal sans doute, quoique parlant parfaitement bien l’espagnol. Ce chanteur, dont la voix, peut-être un peu nasillarde, était extraordinairement juste, commença par la musique du Barbier de Séville. Il nous fit entendre les plus beaux morceaux de la partie si difficile de Figaro, et je ne savais ce que je devais le plus admirer de l’accord étonnant des musiciens, ou de la méthode et du goût de celui qu’ils accompagnaient.

Caché entre deux vases de fleurs, j’étais appuyé sur la terrasse, me recueillant de mon mieux, pour jouir à mon aise de l’état de rêverie délicieuse dans lequel tout contribuait à me plonger. La nuit était calme et silencieuse ; à peine sentait-on par momens une petite brise tiède dont l’haleine arrivait chargée du parfum des jasmins qui ornaient la terrasse. La rivière, éclairée par la lune, s’étendait à droite et à gauche, comme un ruban d’argent, passant sous les sombres arches du Pont-Royal, et reproduisant en reflets bizarres les matures des bâtimens, les murs élevés de la douane et les modestes cabanes suspendues sur des pieux qui s’avancent jusque dans l’eau.

M. La Géronnière demanda à nos ménétriers de jouer l’air national de leur pays, une espèce de chanson favorite que les naturels chantent souvent. Je fus content de l’accompagnement et du chant, quoiqu’il fût en partie défiguré par les voix nasillardes de deux ou trois femmes qui s’étaient déjà fait entendre auparavant dans un chœur.

Lorsque les banquillas qui contenaient les musiciens eurent disparu, M. D… nous apprit que cette sérénade était une galanterie de sa maîtresse, qui faisait peut-être bien elle-même partie des chanteuses.

C’est ainsi que je passais doucement mon temps ; mais enfin arriva le 16 octobre, jour fixé pour notre départ, et après un dîner chez M. Barrot, qui avait eu l’attention d’y inviter tous les amis dont nous allions nous séparer, nous revînmes à bord, et nous appareillâmes aussitôt.