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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/833

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En sortant de la maison, nous rencontrâmes leur frère, grand garçon à la chevelure noire et raide, aux yeux obliques et un peu bridés, vêtu, comme tous les hommes du peuple et de la classe moyenne, d’un pantalon de couleur et d’une chemise en piña, rayée de grandes bandes verticales rouges et blanches, qui flottait sur le pantalon ; le collet était brodé avec art, et le rosaire obligé pendait sur la poitrine de l’honnête Tagal, qui voulait à toute force nous faire rentrer pour jouir à son tour de notre société ; mais nous étions pressés d’aller nous habiller : nous regagnâmes donc l’hôtel en toute hâte.

A quatre heures, nous fîmes un dîner charmant chez M. Barrot ; il y avait le consul belge, M. Lanou, excellent jeune homme, tout dépaysé à Manille, et heureux d’avoir trouvé dans notre consul un ami qui lui fait supporter les ennuis d’un long exil. Nous vîmes aussi là M. La Géronnière, médecin français, fameux dans le pays par sa belle propriété de la Hala-Hala, située sur les bords du grand lac intérieur, et chasseur renommé entre tous les chasseurs de buffles sauvages, de cerfs et de sangliers. Parvenu après des fatigues inouïes à s’établir seul au milieu des bois et parmi des peuplades sauvages, il avait enfin recueilli le fruit de tant de peines ; mais la mort d’une femme qu’il avait choisie parmi les créoles de la ville, et qu’il aimait tendrement, l’avait déterminé à retourner en Europe, et il venait de céder la Hala-Hala aux frères Vidi, négocians français, avec lesquels il était depuis long-temps lié d’amitié.

M. Barrot avait arrangé une partie pour aller visiter cette belle habitation. Notre projet fut retardé plusieurs jours par différentes causes, et nous désespérions presque de le voir se réaliser. Enfin, le 21, à huit heures du matin, le consul, le commandant et moi, nous nous embarquâmes à San-Miguel dans une superbe faloa du gouvernement. Nous avions seize vigoureux rameurs tagals, de grandes et bonnes voiles latines si le vent était favorable, et d’excellentes provisions pour la journée, car il ne faut pas moins de tout un jour pour aller de Manille à la Hala.

Le derrière de l’embarcation était couvert d’un petit toit arrondi en toile vernie à l’épreuve des orages, et des rideaux à tringles, qu’on pouvait incliner à volonté, tombaient de cette légère voûte, suspendue sur des colonnettes en fer poli. A l’intérieur, l’embarcation était garnie de sabres aux formes étranges et de longs fusils qui complétaient, avec deux pierriers placés devant, l’armement de cette chaloupe, souvent employée par la douane.

Nous partîmes, et nos rameurs, se levant ensemble sur leurs bancs,