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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/71

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COLOMBA.

Le préfet se recueillit un instant. — Que monsieur votre père l’ait cru, lorsque, emporté par la vivacité de son caractère, il plaidait contre M. Barricini, la chose est excusable ; mais, de votre part, un semblable aveuglement n’est plus permis. Réfléchissez donc que Barricini n’avait point intérêt à supposer cette lettre… Je ne vous parle pas de son caractère… vous ne le connaissez point, vous êtes prévenu contre lui… mais vous ne supposez pas qu’un homme connaissant bien les lois…

— Mais, monsieur, dit Orso en se levant, veuillez songer que me dire que cette lettre n’est pas l’ouvrage de M. Barricini, c’est l’attribuer à mon père. Son honneur, monsieur, est le mien.

— Personne plus que moi, monsieur, poursuivit le préfet, n’est convaincu de l’honneur du colonel della Rebbia… mais… l’auteur de cette lettre est connu maintenant…

— Qui ? s’écria Colomba s’avançant vers le préfet.

— Un misérable, coupable de plusieurs crimes…, de ces crimes que vous ne pardonnez pas, vous autres Corses, un voleur, un certain Tomaso Blanchi, à présent détenu dans les prisons de Bastia, a révélé qu’il était l’auteur de cette fatale lettre.

— Je ne connais pas cet homme, dit Orso. Quel aurait pu être son but ?

— C’est un homme de ce pays, dit Colomba, frère d’un ancien meunier à nous. C’est un méchant et un menteur indigne qu’on le croie.

— Vous allez voir, continua le préfet, l’intérêt qu’il avait dans l’affaire. Le meunier dont parle mademoiselle votre sœur, il se nommait, je crois, Théodore, tenait à loyer du colonel un moulin sur le cours d’eau dont M. Barricini contestait la possession à monsieur votre père. Le colonel, généreux à son habitude, ne tirait presque aucun profit de son moulin. Or, Tomaso a cru que si M. Barricini obtenait le cours d’eau, il aurait un loyer considérable à lui payer, car on sait que M. Barricini aime assez l’argent. Bref, pour obliger son frère, Tomaso a contrefait la lettre du bandit, et voilà toute l’histoire. Vous savez que les liens de famille sont si puissans en Corse, qu’ils entraînent quelquefois au crime… Veuillez prendre connaissance de cette lettre que m’écrit le substitut du procureur-général, elle vous confirmera ce que je viens de vous dire.

Orso parcourut la lettre qui relatait en détail les aveux de Tomaso, et Colomba lisait en même temps par-dessus l’épaule de son frère.

Lorsqu’elle eut fini, elle s’écria : Orlanduccio Barricini est allé à