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beaucoup de ceux qui souffrent viennent se grouper autour de lui. Il y a quelques années, quand M. Owen dirigeait l’établissement de New-Lanark, on le regardait comme un philanthrope ingénieux, dont les expériences curieuses méritaient de fixer l’attention sans tirer à conséquence. Aujourd’hui la secte qu’il a fondée compte soixante-une sociétés affiliées et un nombre considérable d’adeptes, surtout dans les grands centres manufacturiers. Ardente et active, cette secte d’ailleurs inonde l’Angleterre d’écrits à bon marché, où la théorie socialiste est reproduite sous toutes les formes et dans tous les langages. A Manchester, à Birmingham, ailleurs encore, elle soutient publiquement sa thèse, et défend hardiment ses principes contre quiconque veut les attaquer.

Je ne parle point de ces meetings plus étranges encore où l’on professe sans déguisement que, « si les ouvriers ne peuvent pas gagner assez de pain pour eux-mêmes et pour leurs enfans, ils doivent en prendre sur le fonds commun [1]. » Je ne parle pas non plus de quelques écrits incendiaires, plutôt donnés que vendus, entre autres d’un poème où l’on excite les pauvres à l’extermination de tous les riches, et d’un pamphlet signé Marcus, qui, pour diminuer l’exubérance de la population, engage les familles pauvres à tuer un enfant sur quatre. Ce sont là d’abominables rêveries, qui n’ont d’importance que par l’état d’esprit qu’elles révèlent. Mais un tel état d’esprit, on en conviendra, n’appartient pas à une société bien portante.

Là est le véritable danger de l’Angleterre, et ce danger a peut-être été augmente par la dernière loi sur les pauvres. Ce n’est pas que l’ancienne loi fût bonne. Fondée sur cette fausse idée que la terre suffit toujours à nourrir tous ses habitans, l’ancienne loi, partout où on avait essayé de la mettre sincèrement à exécution, n’avait eu d’autre effet que d’encourager la paresse et le vice aux dépens de l’honnêteté et de l’activité. Mais les pauvres, sans se rendre compte de ses résultats véritables, y voyaient l’acquittement d’une dette à leur égard, et c’est avec douleur et ressentiment qu’ils en ont appris le changement. Ajoutons que dans cette circonstance les tories les plus ardens se sont unis aux radicaux exaltés, et que, depuis quatre ans, ils ne cessent de répéter ensemble aux classes ouvrières que le ministère whig les a dépouillées du droit qui leur appartenait depuis Elisabeth, et de leur dernière ressource. Comment veut-on que de

  1. Meeting des ouvriers sans travail à Leeds, janvier 1840.