Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/673

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Il est bien entendu qu’en exprimant cette opinion, je parle de la question de l’église en elle-même, et indépendamment des incidens qui peuvent en changer radicalement le caractère et la portée. Ainsi, sous un ministère libéral et juste, je crois l’église officielle peu menacée, même en Irlande, où pourtant son existence est une monstrueuse anomalie. Il en serait tout autrement sous un ministère partial et violent. Nul doute qu’alors l’Irlande, aujourd’hui paisible, ne se soulevât, et que l’église officielle ne fût le premier objet de ses attaques ; nul doute que cette grande lutte n’eût en Angleterre même un certain retentissement ; mais, je le répète, il n’y a rien là de nécessaire, rien qui ne puisse être évité par une bonne et sage politique.

Voyons si les institutions politiques et civiles sont exposées en ce moment à de plus sérieux dangers.

Dans sa célèbre analyse de la constitution anglaise, Montesquieu déclare que la grande supériorité de cette constitution sur toutes les autres consiste dans la séparation rigoureuse du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. Pour quiconque veut examiner la constitution anglaise, non dans sa forme extérieure et dans la théorie, mais dans la pratique et au fond, il doit être évident que c’est une grave erreur, et que nulle part peut-être les trois pouvoirs dont parle Montesquieu, n’ont été plus intimement unis et confondus. L’Angleterre, personne ne l’ignore aujourd’hui, a vécu et grandi sous l’empire d’une aristocratie maîtresse du sol, et qui, présente au centre comme aux extrémités, rassemblait en quelque sorte tous les pouvoirs dans sa main. C’est cette aristocratie qui à Londres faisait les lois et gouvernait non directement, mais par ceux de ses chefs qu’il lui plaisait d’imposer à la couronne ; c’est elle qui, dans les comtés, administrait et rendait la justice ; c’est elle qui, par le clergé et les universités, s’emparait des jeunes générations et les façonnait à son gré ; c’est elle enfin qui commandait l’armée, et qui à la force morale joignait ainsi la libre disposition de la force matérielle. De là, malgré des apparences contraires, une unité mystérieuse, mais puissante, et d’où il était aisé de faire sortir le despotisme.

Cependant, il faut le reconnaître, le gouvernement de l’Angleterre, pris dans son ensemble, a été non-seulement un des plus grands, mais un des meilleurs qui aient jamais existé. Sous ce gouvernement, les bons instincts et les nobles passions, à la fois excités et contenus, ont pris un essor et produit des résultats qui frappent les yeux les moins exercés, et parlent aux esprits les plus défavorablement, prévenus.