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plus malaisé de leur apprendre à dire non. Nos marins s’étaient parfaitement habitués à la nourriture des indigènes, qui consiste en porc rôti dans un four à cailloux, et surtout en fruits de l’arbre à pain, l’un des plus délicieux que l’on puisse manger. Cuite à feu étouffé, cette pulpe a le fondant de la pomme de terre et la délicatesse du marron, et elle est infiniment plus nourrissante que l’une ou l’autre de ces substances. L’arbre à pain (pandanvs) explique la vie molle et oisive de ces peuples. Il s’étend en forêts épaisses sur les versants des mornes, couronne les pics élevés et vient baigner ses racines jusque dans les flots de l’Océan. Jamais végétation plus riche et plus spontanée ne couvrit le sein de la terre. Elle fournit aux naturels la nourriture et l’ombre. Le Taïtien n’a pas besoin, pour vivre, de creuser péniblement un sillon comme l’Européen, ou de vouer, comme l’Hindou, ses bras fiévreux au travail des rizières. Il n’a qu’à lever la main et à cueillir le fruit du pandanus. Les bois qui entourent Pape-Iti sont des greniers inépuisables ; c’est la nature qui en a fait les frais et qui les renouvelle incessamment.

La familiarité de ces indigènes était rarement importune. Prêts eux-mêmes à tout donner, à exercer l’hospitalité la plus large, ils ne comprenaient pas, il est vrai, dans leur entière rigueur, nos habitudes de respect pour la propriété d’autrui. Les hommes, passionnés pour le tabac, en prenaient volontiers sans permission, et les femmes usaient du rhum de leurs hôtes avec assez peu de scrupules. Mais sur la moindre remontrance tout ce monde s’observait mieux et se tenait sur la réserve. Une privauté, plus difficile à déraciner, est la coutume qu’ont les Taïtiens d’emprunter à un fumeur sa pipe ou son cigarre pour en tirer quelques bouffées. Dans un pays où les maladies contagieuses sont très communes, on devine que cette familiarité, outre le dégoût qu’elle inspire, n’est pas sans inconvénient. Nos officiers eurent quelque peine à former sur ce point l’éducation de leurs commensaux ; quant aux équipages, ils ne poussèrent pas la délicatesse si loin et subirent toutes les chances des usages indigènes.

Pour remplir et tromper de longues soirées, Pape-Iti avait une petite société de choix que fréquentait l’état-major de la frégate. M. Moërenhout en était le centre. Venu de Lima en 1830, M. Moërenhout avait éprouvé quelques malheurs dans le commerce des perles par suite de naufrages et d’accidens. Accrédité depuis ce temps par la France auprès des autorités de Taïti, il est devenu l’un des hommes les plus importans et les plus éclairés de l’archipel. Chez lui se réunissaient un jeune négociant anglais, M. Robson, et le général Freyre,