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d’une grande pièce de tapa ou de foulard. Encore si un missionnaire aperçoit la gracieuse enfant, éclate-t-il en reproches et force-t-il la délinquante à sortir de l’église. Telle est la tyrannie qui pèse sur les indigènes, tyrannie de tous les jours et de toutes les heures.

Les bains dans la rivière, les jeux, les fêtes, sont l’objet des mêmes prohibitions. Pour tromper leurs rigides mentors, les jeunes Taïtiennes ont pourtant inventé une danse qui semble échapper à leur contrôle. Elles s’asseoient sur des nattes, les unes contre les autres, les jambes croisées à la manière des Orientaux. Quand elles sont en ligne, l’une d’elles entonne un chant grave et doux que la troupe entière accompagne d’un mouvement de genoux et de bras. Il en résulte une sorte de cadence qui se marque en se levant et s’asseyant tour à tour. Cette scène est un prélude qui se termine par une pantomime beaucoup plus animée et fort expressive. Les chanteuses font alors entendre toutes à la fois un son rauque et guttural auquel, par l’aspiration et l’expiration de la voix, elles impriment un caractère de plus en plus sauvage. Pendant ce temps, les genoux et les bras continuent à s’ébranler dans une agitation régulière et convulsive. La musique est aussi l’une des distractions de ces naïves créatures. Leur instrument favori ressemble assez à notre guimbarde, et elles en tirent un parti extraordinaire. Elles vont jusqu’à organiser ainsi des morceaux d’ensemble, des concerts. L’une fait le chant, les autres accompagnent. En entourant d’un certain nombre de fils la languette flexible de l’instrument, elles parviennent même à en modifier le diapason et à l’approprier à des effets voulus. D’autres fois les naturels se réunissent, hommes et femmes, pour chanter des chœurs lents et mélodieux dans lesquels ils atteignent un fort bel ensemble. La plupart des airs paraissent être en tierce et en quinte ; mais l’accord des voix n’en persiste pas moins, même dans les changemens de ton.

Les matelots et les officiers de la frégate menaient à terre l’existence la plus heureuse. Par une sorte d’instinct, les naturels semblaient chercher auprès d’eux un appui contre l’oppression de leurs sombres missionnaires. L’abandon des anciennes mœurs avait reparu. Les jeunes filles de Taïti arrivaient par essaims dans les cases où s’étaient installés des Français. Tao, Ouéria, Namoui, Loidao, Teina, Ninito et une foule d’autres étaient devenues pour eux des amies, des compagnes, des femmes de ménage. De quelque côté qu’on se promenât, on entendait crier : Oui ! oui ! oui ! seul mot que les Taïtiennes aient toutes retenues avec une facilité merveilleuse. Il eût été beaucoup