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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/561

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offrandes allait à son adresse. Puis, quand le soir était venu, les tayos s’en allaient, bras dessus, bras dessous, Français et Taïtiens, dans la case commune. Tous les matelots avaient ainsi à terre maison et femme, un ménage complet. La jalousie étant une passion inconnue à ces naturels, on devine tout ce qu’un pareil arrangement offrait de ressources et de plaisirs à nos marins. Ils étaient ainsi logés, nourris, blanchis à peu près pour rien. Leur caractère avait plu tout d’abord à ces bons insulaires, qui jamais n’avaient trouvé, chez les autres peuples, ni tant de gaieté, ni tant d’expansion, ni tant de bienveillance. La plage était continuellement en fête, au grand scandale des missionnaires ; elle ne semblait plus avoir d’échos que pour les chants joyeux et les longs éclats de rire.

C’est ainsi que l’on arriva au jour de l’abattage. Cette opération délicate eut lieu le 20 mai, c’est-à-dire un mois environ après l’arrivée de la frégate. La besogne avait été conduite avec une rapidité merveilleuse. L’Artémise est entièrement vide, avec un petit lest seulement pour équilibrer ses parties. Les bas mâts restent seuls debout ; d’un côté, les haubans sont flottans, et raidis de l’autre ; d’énormes câbles s’apprêtent à soutenir l’effort de la frégate se renversant sur elle-même. Les sabords, les ouvertures, ont été hermétiquement fermés et calfatés ; les batteries et le faux-pont sont garnis d’épontilles pour conjurer la pression ; enfin des faisceaux de cordes, allant de la plage à la tête des mâts, servent à frapper et à maintenir d’énormes poulies d’appareil qui vont agir énergiquement sur cette masse gigantesque. L’opération commence, le bruit des cabestans l’annonce à Pape-Iti. Toute la population accourt. L’Artémise, vivement attaquée, se rapproche d’abord des quais et s’arque d’une manière effrayante. On s’aperçoit qu’elle touche sur un point ; mais, à l’aide de quelques précautions, on la maîtrise, on la dompte, et bientôt elle montre au-dessus de l’eau sa carène verdâtre. La quille est tout à découvert ; on peut voir les blessures qu’elle a reçues et s’assurer jusqu’à quel point les roches l’ont entamée. Sur une longueur de trente pieds, le bordage enlevé offre une déchirure énorme, l’étambot est broyé, la cale est à jour. Pour peu qu’une avarie aussi grave eût porté sur des parties moins fortes, l’Artémise ne résistait pas au choc : elle sombrait [1].

Désormais la frégate, devenue inhabitable, demeurait livrée aux

  1. Les pompes ayant été mal installées dans le premier abattage, il fallut y revenir quelques jours après d’une manière définitive.