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à une ou deux encablures du rivage. Rien de plus calme, de plus gracieux que ce bassin, gardé contre les fureurs de l’Océan par son rempart de madrépores. Arrondi en demi-cercle et terminé par deux langues de terre que couronnent des cocotiers, il offre toutes les conditions d’ancrage et de sûreté désirables. La perspective y est charmante. Une place couverte d’arbres et une rivière coulant sous des voûtes de verdure reposent agréablement le regard. La partie orientale de la plage est celle que les Européens semblent avoir préférée : on y distingue leurs petites maisons, composées d’un simple rez-de-chaussée et construites en claies recouvertes d’une couche de chaux. De légères verandas en feuilles de vacois leur servent de kiosques, ouverts à la brise du large. Un peu plus à l’ouest s’élèvent la belle maison des missionnaires et les deux églises protestantes, l’une destinée à la population indigène, l’autre à la colonie européenne

Toute la bande de terrain qui se développe entre la mer et les mornes boisés de l’intérieur, étale la végétation la plus riche. Un air embaumé circule dans ces vergers de bananiers, d’orangers, de citronniers, de goyaviers, couverts de fleurs ou chargés de fruits. Le pandanus odoratissimus, le broussonetiaa papyrifera, le calophyllum, diverses espèces d’aleurithes, l’artocarpus incisus, l’hibiscus tiliaceus, le tesmesia populnea, le cephalantus et plusieurs autres arbustes couvrent la zône plus reculée dans laquelle s’abritent les cases des naturels, humbles réduits recouverts d’une toiture de feuilles de palmier. Le mobilier de ces habitations est d’une simplicité extrême. Sur le sol légèrement exhaussé gisent plusieurs couches d’une herbe fine plus moelleuse qu’un tapis. On y ajoute des nattes souples et fraîches, et la famille s’y étend le soir pêle-mêle pour dormir. De là sans doute cette vie de licencieuse promiscuité contre laquelle ont échoué jusqu’ici les rigueurs des missionnaires. Quelques ustensiles de cuisine, des caisses, des malles et des pièces de tapa, étoffe blanche tirée d’un arbre particulier au pays, voilà de quoi se compose le reste de l’ameublement. Chaque case a en outre son petit enclos, qu’une barrière informe défend contre les dévastations des cochons domestiques, trop abondans pour être surveillés.

A peine l’Artémise se trouva-t-elle mouillée dans ce havre sauveur, qu’on s’occupa des moyens de réparer ses avaries. La frégate était trop profondément atteinte pour qu’un désarmement complet ne fût pas nécessaire. On y avisa : les maisons qui bordaient la rivière furent louées pour cet usage. On palissada une vaste enceinte qui devait