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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 23.djvu/538

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à la cause des deux reines. Après bien des négociations, les choses parurent s’arranger ; le brigadier Linage, dont le renvoi avait été demandé, ne fut pas destitué par Espartero, mais il écrivit aux journaux d’Aragon une seconde lettre qui rectifiait et atténuait sur certains points la première, et les ministres retirèrent leur démission.

On sait ce qui arriva des élections accomplies au milieu de ces démêlés ; elles produisirent, malgré l’esclandre d’Espartero, une immense majorité modérée. Les ministres furent soutenus par ce succès dans leur sourde rivalité avec le généralissime. De leur côté, les exaltés n’épargnèrent rien pour exciter encore les susceptibilités d’Espartero, afin de regagner par lui le terrain que les élections leur avaient fait perdre. La première tentative qu’ils avaient faite pour l’attirer à eux n’avait réussi qu’en partie ; ils n’en continuèrent qu’avec plus d’ardeur leur travail autour de lui. Les journaux et les orateurs français ayant imprudemment exagéré vers le même temps la part que la France avait prise à la convention de Bergara, on en profita pour dire à Espartero que la France voulait le rabaisser, ce qui ne contribua pas peu à l’irriter davantage, car il est aussi jaloux de sa gloire que de son pouvoir.

Une affaire survenue à la fin de janvier 1840, acheva de brouiller irrévocablement le ministère et Espartero. Un homme fatalement connu dans les fastes sanglans de la révolution espagnole, don Eugenio Aviraneta, arriva un jour à Sarragosse, venant de Madrid. Quoique cet homme eût été dans d’autres temps un des agens les plus violens du parti exalté, il est certain qu’il avait alors une mission secrète du gouvernement de la reine. On a su depuis que cette mission était pour la France, où Aviraneta est venu plus tard la remplir ; mais des avis envoyés de Madrid à Espartero lui avaient annoncé que le voyage de cet émissaire avait pour but de provoquer un soulèvement dans son armée, pour lui enlever son commandement. Dès son arrivée à Sarragosse, où des ordres venus du quartier-général l’avaient précédé, Aviraneta fut arrêté et interrogé par le gouverneur militaire. Il eut beau présenter des passeports parfaitement en règle, il fut jeté en prison ; alors, quand il vit que l’affaire était sérieuse et qu’on ne plaisantait pas, il se décida à faire usage d’une passe qu’on trouva cousue dans ses habits.

Cette passe était écrite, dit-on, de la main du ministre de l’intérieur lui-même, et donnait ordre à toutes les autorités civiles et militaires, non-seulement de porter aide et appui à don Eugenio